L’affaire de Road Hill House – Kate Summerscale

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- Editions Christian Bourgeois -

Au lendemain d’une nuit pourtant bien calme, Saville Kent, cinq ans, disparaît. Sous le choc, les habitants de cette grande demeure du Wilthshire doivent faire face à deux évidences : l’enfant a été assassiné et le meurtrier est forcément l’un d’entre eux. Aussitôt, les rumeurs vont bon train. La presse, alors en plein essor, s’en fait un large écho. L’ensemble de la nation se passionne pour l’affaire. L’enquête piétine jusqu’à ce que Jack Whicher, célèbre détective de Scotland Yard, prenne les choses en main.

Kate Summerscale nous entraîne avec brio dans les sombres méandres d’un infanticide ayant défrayé la chronique de l’Angleterre victorienne. Son analyse est incroyablement précise, documentée – archives policières, presse, photographies, plans, généalogie – sans peser sur la lecture, sans enchaîner le rythme de ce récit qui se lit comme un roman. S’il relate le déroulement des investigations, la frénésie journalistique et populaire, ce livre dépasse brillamment le cadre de l’affaire criminelle. A travers les affres de l’enquête de ce monstrueux fait divers à sensation, elle s’attache aux protagonistes, à leur histoire, à leur milieu, à évaluer les conséquences du crime et de sa médiatisation sur leurs vies, en pleine période scientifique darwinienne durant laquelle circulaient les grandes théories sur l’hystérie féminine. L’auteur inscrit son récit dans une vision historique et culturelle passionnante, se livrant à une véritable étude de la classe moyenne victorienne, des implications de l’affaire sur cette société, des principes qu’elle bouscule. Elle y relate la création du statut particulier du policier que l’on appelle un détective, l’apparition de l’amateur, leurs rôles dans l’évolution des mentalités, le passage à la figure littéraire inspirée par la tragédie de Road Hill House. Dickens, Collins, Doyle, Poe sont parties prenantes de ce document remarquable, présentant si pertinemment le parallèle entre société et littérature.

La postface a achevé de me convaincre de l’extrème qualité de cet ouvrage ( parce que et malgré la rationalité et la rigueur du texte, le petit Saville a hanté toute ma lecture ) :

Le troisième chapitre du livre de Joseph Stapleton est consacré à l’autopsie du corps de Saville. Parmi les nombreuses constatations du médecin figure la description, dans le style ampoulé qui est le sien, deux blessures à la main gauche du garçonnet.

[...]

L’explication de ces blessures par Stapleton ramène brièvement, brutalement, Saville au premier rang. De la nature et de la position des plaies, le médecin déduit que l’enfant s’est réveillé juste avant d’être assassiné et qu’il a levé la main gauche pour parer le coup dirigé vers son cou; le couteau lui a entaillé la phalange; il a levé la main une deuxième fois, avec moins de force, et la lame lui a écorché le doigt tout en plongeant dans la gorge.

Cette représentation rend Saville subitement présent : il ouvre les yeux pour voir son assassin et voir la mort s’abattre sur lui. Lorsque je les ai lues, ces lignes de Stapleton m’ont rappelé dans un sursaut que ce petit garçon avait été bien vivant. En débrouillant l’histoire de son assassinat, je l’avais, lui, oublié.

Peut-être est-ce l’objet des investigations des détectives, réels ou imaginaires, que de transformer le sensationnel, l’horreur et le chagrin en une énigme, pour ensuite résoudre cette énigme et la chasser au loin.

 » Le roman policier, observe Raymond Chandler en 1949, est une tragédie qui se termine bien « . Un détective de roman commence par nous mettre en présence d’un meurtre et, à la fin, il nous en absout. Il nous discuple. Il nous soulage de l’incertitude. Il nous soustrait à la présence de la mort. »

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