Marina Tsvetaeva, ma mère – Ariadna Efron

Tsvetaeva

- Traduit du russe par Simone Goblot -

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 » Elle ne fut jamais sans forces mais toujours sans défense. « 

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Comme le titre l’indique, cet ouvrage biographique a été écrit par la fille de Marina Tsvetaeva à qui nous devons la diffusion de son œuvre; diffusion à laquelle elle consacra les vingt dernières années de sa vie, sa vie libre, lorsqu’elle fut libérée du goulag en 1955, réunissant les manuscrits pour composer les recueils, surmontant opiniâtrement les difficultés d’éditions. Connaissance et reconnaissance posthumes pour la poétesse qui choisit la mort en 1941. Durant sa difficile vie, bien que publiée et appréciée par des poètes compatriotes, elle restait une inconnue.

Cet ouvrage n’est pas prétexte à une autobiographie. Ariadna Efron témoigne, raconte la vie de sa mère, rend vie à son œuvre et justice à Marina ( qu’elle nomme ainsi dans ses textes ) sans s’immiscer dans son intimité de femme. Ce livre se divise en deux parties, deux textes mémoire qui furent publiés dans des revues : - Pages de souvenirs – Pages du passé.

 

Le premier dresse un portrait précis de Marina Tsvetaeva, sa famille, son mariage, ses habitudes d’écriture, la vie moscovite, la fréquentation des milieux artistiques dans lesquels Marina emmenait sa petite fille. Ce sont les années où elles vivent à deux, l’époux de Marina Tsvetaeva, Serguei Efron, ayant été entraîné hors des frontières par la Première Guerre Mondiale, son retour rendu périlleux par la Révolution bolchévique.

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 » L’ancienne maison de Sollogoub dans laquelle, selon la légende, vivait la famille Rostov de Guerre et Paix, est devenue le palais des Arts au début du printemps 1919, et désormais elle appartient à l’art : juste à l’entrée est clouée une plaque avec l’inscription Union des écrivains d’URSS. Dans ce bâtiment se trouvait en 1918 le commissariat du peuple aux Nationalités, la seule administration dans laquelle Marina ait jamais travaillé, ou plutôt ait tenté, sans succès de travailler. [...] Pendant que les adultes se réunissaient, délibéraient, faisaient de la musique, bavardaient, se produisaient en public dans des pièces encore semblables à des appartements, encore tendues de damas et garnies de meubles de style Empire, nous, les enfants, nous jouions à cache-cache dans les caves sonores et galopions dans la cour qui fut pour nous le premier jardin d’enfants, la première datcha et la nature même, représentée pour nous par ces jeunes arbres et ces buissons, par ces parterres qui s’ensauvageaient, par ces broussailles aux larges feuilles.
Quand je franchis ces portes, ce qui désormais est rare, je m’arrête involontairement : mais où sommes-nous, nous, les enfants ? Pourquoi un tel silence ? [...]
C’est là, dans cette maison à colonnes, que se réunissait le premier et le dernier groupe artistique auquel appartint Marina Tsvetaeva. Dans ce choeur si discordant résonnait aussi sa voix sonore et jeune, que le sort condamna bien vite à prêcher dans le désert de l’exil. « 

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Sur les pages parsemées de vers de Marina, la maturité du regard mêlée aux extraits du cahier-journal que tenait Ariadna à la demande de sa mère. Ces lignes sont impressionnantes, presque dérangeantes car l’enfant qui écrit a moins de dix ans et déjà quelle écriture ! Ariadna rappelle à ce propos l’éducation qu’elle reçut, la lecture et l’écriture extrêmement jeune, les exigences de Marina, ces leçons de vie intransigeantes.

 » Pourquoi pleures-tu ? Tu ferais mieux d’admirer le ciel.« 

Ariadna Efron raconte la poétesse, sa fidélité à son art comme à ses paradoxes,  » sa fierté et sa timidité « , ses pudeurs et ses élans, les relations dans le monde littéraire, son admiration pour Alexandre Blok et Vladimir Maïakovski, les mots de et sur Anna Akhmatova.

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 » De même que les lecteurs de ma génération disent « Pasternak et Tsvetaeva », de même sa génération disait « Blok et Akhmatova ». Pourtant, pour Tsvetaeva, la particule conjonctive entre ces deux derniers noms était une pure convention; elle ne signifiait pas un signe d’égalité entre eux. Les louanges lyriques qu’elle adressait à Akhmatova étaient l’expression d’un sentiment fraternel atteignant son apogée, rien de plus. Elles étaient sœurs en poésie, mais nullement jumelles. La parfaite harmonie, l’esthétique spirituelle d’Akhmatova qui, au début, avaient tellement charmé Tsvetaeva étaient devenues par la suite pour elle des qualités qui bornaient son œuvre et le développement de sa personnalité poétique. « Elle est la perfection, et c’est malheureusement en cela que résident ses limites » a dit Tsvetaeva à propos d’Akhmatova. « 

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La seconde partie de l’ouvrage revient sur les années d’exil ( qui dura de 1922 à 1939 ), les années vécues en Tchécoslovaquie où Marina et sa fille retrouvent enfin Sergueï Efron. Avec des extraits de lettres, cette partie présente la deuxième période de l’œuvre de Marina Tsvetaeva, Après la Russie, pour reprendre le titre de l’un de ses livres. Un chapitre est dédié à la relation épistolaire exaltée entre Marina et Boris Pasternak, la correspondance et les correspondances.

Ariadna parvient à raconter la pénible réalité quotidienne ( le dénuement, l’exil insupportable pour ses parents qui ne s’intégraient pas à leur terre et environnement d’accueil ) sans que ces  » signes extérieurs  » ne couvrent les  » signes intérieurs « , éclairant le parcours et les thèmes poétiques.

 » Nous étions – souviens-t’en dans un avenir probablement difficile – moi ton premier poète, toi mon meilleur vers  »

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