Petit éloge de l'errance - Akira Mizubayashi

Errance 

- Folio 2euros - 2014 -

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"C'est cet effort d'absence volontaire, de déracinement voulu, de distanciation active par rapport à son milieu qui paraît toujours naturel, c'est donc cette manière de s'éloigner de soi-même, ne serait-ce que momentanément et provisoirement, de se séparer du natal, du national et de ce qui, plus généralement, le fixe dans une étroitesse identitaire, c'est cela et surtout cela que j'appellerai errance".

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Akira Mizubayashi signe avec ce titre un texte militant, une véritable réflexion politique - au sens premier du terme : vie en société - sur « l’être-ensemble » à laquelle s’associe sa définition de l’errance.

L’errance n’a pas connotation négative dans ce propos. Au contraire, il est choix délibéré, dynamique d’une affirmation de vie, de soi, une autre direction en réaction à un malaise, en refus du conformisme  et du corporatisme qu’implique toute communauté ; en réaction à la violence souvent insidieuse des codes dominants et de ceux qui se prennent pour des dominateurs au prétexte même de ces codes revendiqués comme des droits,  comme des territoires de pouvoir. L’errant ne (se) reconnait pas ( dans )la tendance générale, ni ses représentants ni sa majorité silencieuse. Etre errant, c’est être hors du groupe référent dont on n’accepte pas les références.

L’errance comme «  solitude essentielle » pour préserver l’essentiel, l’essence des valeurs auxquelles on croit, l’essence de soi.  Une singularité, pas une différence, face à la menace de l’uniformisation des  façons d’être. S’il est question d’exil, c’est parce que cette errance signifie un renoncement, que l’on s’exclut, consciemment, de la société à laquelle on est rattaché. Dont on se détache. L’errance en «  détachement volontaire » « des appartenances préétablies »

On comprend ainsi mieux cette définition de l’errance comme recul identitaire et questionnement sur cet «  être-ensemble ».

Ce chemin et ce texte sont intimes ( l’écriture, sa lecture ), les récits y sont personnels, en autobiographie. Akira Mizubayashi relate des souvenirs d’enfance et des souvenirs d’étudiant l’ayant confronté aux codes du groupe pour illustrer sa réflexion. Il y ajoute le parcours de son propre père, ses convictions, ses expériences, ses souffrances, celles d’un homme de la génération de la période appelée au Japon la Guerre de 15 ans ( à partir de l'annexion de la Mandchourie 1931-1945 ), d’un homme qui fut militaire, incorporé. Ce cheminement hors des sentiers battus est parsemé d’œuvres cinématographiques, littéraires, musicales.

On ne s’étonnera pas que ces œuvres, ces artistes et ces penseurs qui accompagnent l’auteur soient japonais et européens, témoignant de la double culture de Akira Mizubayashi. L’écrivain japonais qui écrit en français ouvre son récit sur la figure du ronin, le samouraï déclassé sans maître ( celui qui n’appartient plus à sa classe, donc, et n’obéit plus ). On y croise les philosophes français ou francophone qui ont tant marqué l’étudiant japonais, Jean-Jacques Rousseau ainsi que Diderot. On ne s’étonnera pas non plus que le professeur de Français Langue Etrangère s’intéresse au langage, à ce que disent certaines expressions implicitement, à leur sens symbolique si peu traduisible sans explication de contexte dont l’usage est révélateur du lien social, d’un lien national ;  des mots révélateurs et « activateurs » d’une « authenticité d’appartenance ». Akira Mizubayashi revient sur les règles syntaxiques, comparant langue japonaise et occidentales ; ces structures de phrases rappelant  la structure sociale natale.  Car à travers ce portrait de l’errant, Akira Mizubayashi raconte, et condamne, la société japonaise, société à la structure verticale, à la mentalité consensuelle, niant l’individualité. Il revient sur la culture et l’histoire japonaises depuis l’impérialisme, en double regard japonais-français sur «  l’être-ensemble », sur les conceptions de « l’être-ensemble ».

Lecture passionnante d’une excellente définition de l’errance, sur ce libertinage de la pensée, sur cette liberté de conscience, sur cette capacité d’errance permettant « d’échapper aux vues déformantes ou aveuglantes, cela aide aussi à briser les verrous des identités asphyxiantes. », rappelant notamment que cette solitude ne veut pas fatalement dire solitaire… «  des êtres singuliers pluriels ». Solitude et lecture essentielles.

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«  Tous les regards, consternés, se braquèrent sur lui qui, déjà, tournait les talons. En dérogeant ainsi à la norme de comportement, en bafouant les conventions, en résistant aux forces silencieuses mais tyranniques des usages communautaires, il était parfaitement conscient de la portée de son geste, c'est-à-dire de son isolement choisi, de la distance qu’il instaurait vis-à-vis de son groupe, de l’enclenchement d’une longue et interminable errance à laquelle il se condamnait pour ainsi dire de son propre chef. »

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Commentaires (12)

1. keisha (site web) 07/10/2014

Ouh là, une pépite dans cette collection, on dirait;..

2. Anne (site web) 07/10/2014

Très intéressant... (commentaire très simple ce matin)

3. Flo 07/10/2014

Dans un échange avec Mina, j'avais déclaré que ce livre ne m'intéressait pas (peut-être un reste de traumatisme d'une certaine collection parlant de philosophie et de voyage...) mais ton billet me laisse à penser que je suis concernée, moi qui ai horreur des "petites cases", des "étiquettes", du conformisme, de "l'esprit de groupe" et j'en passe. C'est d'ailleurs une des raisons qui font que la mentalité japonaise me pose un sérieux problème : on a le sentiment que les gens ne pensent pas par eux-mêmes, que tout est codé etc.

Bref, je note !

4. Aifelle (site web) 07/10/2014

Je l'ai acheté la semaine dernière :-)

5. Tania (site web) 07/10/2014

Encore un titre à noter dans cette collection, ton billet me donne fort envie de le lire pour sa thématique où se retrouvent tant de nos préoccupations. Merci, Marilyne.

6. Marilyne 07/10/2014

@ Keisha : oh que oui... je n'en attendais pas moins de l'auteur de " Une langue venue d'ailleurs ".

@ Anne : pourquoi faire compliqué ? ;) Formidable lecture, fine, cultivée, belle prose, parfaitement explicite, attachante et prenante ( avec quelques pages en compagnie de Mozart )

@ Flo : Dans ce texte, il ne s'agit pas tant de cases que de codes, de la " pratique ". Et je crois que oui, ce livre peut t'intéresser.
( pas " l'esprit de groupe " dit la créatrice du projet non-fiction ^^ )
( sinon, je t'ai dit que j'avais prévu des nouvelles japonaises pour novembre :-D )

@ Aifelle : excellent choix :)

@ Tania : J'en ai noté un sur tes pages aujourd'hui ^^ . Et je crains de céder à d'autres nouveaux titres de la collection.

7. Dominique (site web) 08/10/2014

un auteur que j'ai énormément apprécié il y a quelques mois sur ses rapports avec la langue française
je note ce titre et te remercie de m'induire ainsi en tentation !!

8. Moka (site web) 08/10/2014

Oulala.
Un livre qui me parle.
Un livre qu'il me faut.

9. Marilyne 10/10/2014

@ Dominique : merci à toi ( cette tentation n'est que justice en retour de toutes celles sur tes pages :) )

@ Moka : j'ai dit tout pareil !

10. Flo (site web) 11/10/2014

Disons que pour moi les cases et les codes relèvent d'un même problème de rigidité (l'individu /vs/ la société) et d'un système de pensée (penser par soi-même /vs/ se faire bourrer le crâne en guise "d'éducation").

(Je n'ai jamais prétendu être cohérente ;) J'aime rassembler des gens autour d'un projet mais je suis résolument une individualiste ;p)

(Non mais c'est plutôt une bonne nouvelle pour moi : moins de tentations ;) Même Ogawa ou Murakami, les seuls auteurs japonais que je lis, n'arrivent pas à m'accrocher avec leurs nouvelles.)

11. Praline (site web) 16/10/2014

C'est d'abord le titre qui a fait tilt. Et à la lecture de ton billet, je suis convaincue qu'il me faut le trouver et le lire !

12. Marilyne 19/10/2014

Comme toi, le titre, et puis l'auteur. Un véritable moment de lecture.

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