Poste restante : Alger - Boualem Sansal

 

Algersansal

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Le sous-titre est explicite : Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes.

Dans cette lettre ouverte datant de 2006, en courts chapitres titrés, des messages, Boualem Sansal s'adresse à la majorité silencieuse, celle qui se débat avec la vie au quotidien et avec son histoire. Boualem Sansal écrit " nous ". 

Le ton est inquisiteur et triste, caustique, parfois à l'autodérision. Boualem Sansal pointe l'instabilité politique et l'échec démocratique depuis la décolonisation jusqu'à la guerre civile de 1992 à 1999, les désillusions et le péril de la dictature.

La guerre de libération et son histoire.

C'est le hold-up du siècle, cette affaire. La lutte du peuple algérien pour son indépendance a été privatisée le jour même du cessez-le-feu, ce fameux 19 mars 1962. Pendant que ça valdinguait dans tous les sens, les partant tamponnant les revenants dans un enfer de poussières et de cris, elle est devenue la propriété exclusive du FLN et de ses martiens. [...] Par une manipulation des plus habiles, initiée dès la maternelle et entretenue tout au long des ans, il a inculqué à chacun ce réflexe paralysant : dès lors que l'envie de le critiquer prend le quidam, celui-ci est aussitôt submergé par l'horrible et honteuse sensation de s'attaquer au peuple algérien en son entier, lequel peuple est arabe, musulman, et l'unique artisan de la glorieuse Révolution de 1954 menée en son nom par le FLN. C'est tortueux mais ça marche. En connaissez-vous qui aient résisté au conditionnement ? Moi pas, ou très peu. Ou qui est réussi à s'en libérer ? Moi non plus. Les résistants et les déviants disparaissent à temps. "

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Boualem Sansal rappelle la richesse humaine ( peuples berbères et naturalisés de l'Histoire ) et culturelle de l'Algérie, revenant sur la notion identitaire falsifiée en dénonçant les diktats nationaux simplistes, " arabité " et arabisation, s'attardant notamment sur le choix de l'arabe classique en langue officielle ( alors que dans l'usage sont pratiqués les langues berbères, l'arabe dialectal et le français ), ainsi que sur cet Islam religion d'Etat , sur ce" racisme effrayant [...] niant notre pluralité multimillénaire ". Il présente les risques et engrenages du fanatisme et de ses conséquences mortifères, soulignant comme cette affirmation identitaire est un refus et une condamnation revendiquée de l'autre qui n'est pas des nôtres; il parle d'intégrisme, de terrorisme et de laïcité ainsi que de la relation à la France, à ce qu'elle a laissé.

La toute première priorité du premier régime démocratique qui s'installera un jour en Algérie sera de débarrasser l'Etat de ses complexes de colonisé colonisateur "

Cette Lettre a été censurée par le gouvernement algérien -

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Boualem Sansal n'a pas renoncé à vivre en Algérie. Après des études d'ingénieur et un doctorat d'économie, il a été haut fonctionnaire au ministère de l'industrie algérien jusqu'à en être " démissionné " en 2003 en sanction de ses prises de positions critiques et de ses écrits, romans et essais.

En 2013 est paru " Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe. ". Parmi ses romans, je ne peux que vous recommander Harraga.

- Un entretien avec Boualem Sansal en date du 27 janvier 2015 à lire ICI -

Je me permets de reprendre cette phrase des Inrockuptibles :

" Meilleur ennemi de son pays, Boualem Sansal en est aussi le plus grand amoureux. "

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" Le nom même de notre pays, Algérie, est devenu, par le fait de notre silence, synonyme de terreur et de dérision et nos enfants le fuient comme on quitte un bateau en détresse. Et combien de touristes l'évitent à toutes jambes ! La beauté de nos paysages et notre hospitalité légendaire ne font pas le poids devant les mises en garde des chancelleries et les alarmes insoutenables des médias et des ONG. [...]. L'Algérie, c'est autre chose, elle est là, au coeur du monde, c'est un grand et beau pays, riche de tout et de trop, et son histoire a de quoi donner à réfléchir : mille peuples l'ont habitée et autant de langues et de coutumes, elle a bu aux trois religions et fréquenté de grandes civilations, la numide, la judaïque, la carthaginoise, la romaine, la byzantine, l'arabe, l'ottomane, la française. Elle a guerroyé tant et plus, ses cimetières regorgent de noms exotiques, ses campagnes, ses montagnes et ses cités sont riches de vestiges fabuleux, et encore n'a-t-elle pas fini de se recenser et de se reconnaître. "

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Correspondances avec Mina qui vous présente Les Lettres portugaises de Guilleragues -

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Commentaires (6)

1. Martine Littér'auteurs (site web) 04/02/2015

Merci pour ta recommandation à propos de Harraga. Tu sais comment je fonctionne : je ne me précipite pas toujours (j'ai bien dit "pas toujours") sur le titre dont la chronique parle. J'aime bien lire autre chose, du même auteur. C'est - presque - moins compulsif ! Quoique ...

2. Marilyne 04/02/2015

Et puis " Harraga " est un roman, c'est différent, un roman au féminin, et je suis persuadée que ce livre-là et toi... Laisse-moi te l'offrir.

3. Aifelle (site web) 05/02/2015

Je l'ai entendu plusieurs fois à la radio sur les récents évènements en France, il est remarquablement intelligent et lucide. On a besoin de ce genre de parole.

4. Marilyne 05/02/2015

Je suis bien d'accord avec toi. Il est pour moi une voix et une plume incontournables.

5. Praline (site web) 26/02/2015

C'est terrible, dès que je passe ici, je note un indispensable à lire de toute urgence !

6. Marilyne 26/02/2015

C'est plutôt une bonne nouvelle :-) ( et les livres de Boualem Sansal un excellent choix d'indispensables ! )

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