Retourner dans l'obscure vallée - Santiago Gamboa

Gamboa

- Métailié - 2017 -

- Traduit de l'espagnol ( Colombie ) par François Gaudry -

Ils étaient venus en Europe pour échapper au chaos et pouvoir vivre et penser, mais le monde a tourné, les crises et le terrorisme ont changé les gens et les perspectives. Il y a Manuela qui fuit son enfance saccagée dans la poésie et les livres, Tertuliano, le fils du Pape, philosophe messianique, populiste et violent, créateur d'une théologie de l'harmonie des Maîtres Anciens, le prêtre Palacios à l'obscur passé paramilitaire qui aspire au pardon, le consul et Juana l'aventureuse qui se poursuivent, se désirent, liés par des sentiments indéfinis. Parmi eux, l'ombre de Rimbaud, poète précoce et génial qui marche et se cherche dans des voyages sans répit.

Ils se rencontrent, se racontent, décident d'une vengeance et d'un retour vers la Colombie où la paix s'est installée. Vagabonds insatiables, blessés, épuisés, tous cherchent à retourner quelque part, les mondes qu'ils ont quittés ont disparu, tous savent que revenir est impossible, sauf peut-être dans la littérature. Et pourquoi pas à Harar.

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Voilà quelques temps déjà que je souhaitais lire l'auteur colombien Santiago Gamboa. J'hésitais à chaque fois entre plusieurs titres, alors la parution, en septembre dernier, de ce roman, a été la parfaite occasion.

Il faut être disponible pour ce roman de plus de 400 pages. Non qu'il présente une difficulté de lecture, au contraire, les chapitres s'enchaînent sur le mode choral, mais parce qu'il est aussi ample que dense, entremêlant les destins autant que les sujets contemporains.

Deux grandes parties divisent le livre. La première donne la parole à chacun des personnages qui se racontent, sous forme de lettres, de monologues. S'il est question du parcours de chacun, ce qui se raconte également c'est la violence de la société colombienne, la dictature argentine, la violence des sociétés occidentales ( misère économique, faillite sociale, attentats, la rupture Nord-Sud... ), les migrants. Fuites, départs et retours encore.

Ces récits sont brutaux, cruels. C'est un roman noir. Le seul personnage épargné est celui que l'on nomme le consul, il est le témoin. Il nous livre ainsi ses réflexions sur l'évolution de ces sociétés. Santiago Gamboa parvient à donner à chacun une voix profonde, à nous plonger dans les pensées, l'intimité, souvent dérangeantes de ces personnages.

Ce que nous lisons, c'est un monde " de rage et de haine ", corrompu, un monde de prédateurs. Et un monde de poètes qui transforment " les souffrances et la pourriture de la vie en un métal précieux. "

Le récit se déroule à Madrid, durant une prise d'otages dans une ambassade en toile de fond. En seconde partie, les personnages s'y retrouvent pour un retour en Colombie; pour une vengeance alors que le pays est maintenant " pacifié ", plus de guerre civile. Mais toujours les narcotrafiquants.

Tout était très souriant pour accueillir ceux qui avaient été expulsés par la guerre et la pauvreté - ce n'était pas mon cas -, une accolade fraternelle de bienvenue, car grâce à la paix, la Colombie avait cessé d'être ce qu'elle avait été pendant un demi-siècle : une cour d'exécutions capitales de 1 178 000 kilomètres carrés, dont les rivières et les lagunes étaient devenues des dépotoirs de cadavres, et d'où on était en train d'exhumer, peu à peu, les millions d'ossements enterrés sous la verte couche végétale, qui avaient transformé le pays en fosse commune la plus belle et la plus fleurie d'Amérique latine. " 

Ce qui nous est raconté ce sont " les destructions nécessaires " pour citer Rimbaud. C'est le titre, qui convient autant aux personnages qu'au poète; le poète présent autant en contraste qu'en parallèle. Comme les personnages, il est en quête, il ne peut revenir en arrière, il cherche un lieu, un lieu qui n'existe pas. Le parcours, le destin et les vers d'Arthur Rimbaud sont comme une confirmation, une réponse, à la réalité contemporaine. 

Le petit diable de Charleville  " qui prétendait commencer là où Baudelaire s'était arrêté " est à l'honneur sur ces pages, " cette vie triste et étrange ". C'est le livre dans le livre. Le consul, certainement double de l'auteur, rédige un essai biographique sur Rimbaud ( qui ne néglige pas le contexte historique et artistique de cette fin du XIXème siècle ) que nous lisons; chapitres sur cet autre vagabond en quête de sens et d'absolu, alternés aux chapitres consacrés aux personnages. 

Dans son discours de réception du Prix Nobel, en 1973, Pablo Neruda lut un texte intitulé " Vers la ville splendide ", inspiré de ce vers [ de Rimbaud ]. Fidèle à son engagement, Neruda lui donna une dimension politique :

" Il y a aujourd'hui cent ans exactement, un pauvre et splendide poète, le plus atroce des désespérés, écrivit cette prophétie : A l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes. En conclusion, je dois dire aux hommes de bonne volonté, aux travailleurs, aux poètes, que l'avenir entier fut exprimé dans cette phrase de Rimbaud : c'est seulement avec une ardente patience que nous conquerrons la ville splendide qui donnera lumière, justice et dignité à tous les hommes.

Ainsi la poésie n'aura pas chanté en vain. "

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- Anne vous présente le roman argentin Après l'orage de Selva Almada -

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Commentaires (15)

1. yuko (site web) 20/02/2018

Le thème est plutôt inédit ! Je me le note (même si je n'aurai pas assez d'une vie pour découvrir tout ce que je veux découvrir !)

2. maggie (site web) 20/02/2018

Ca me rappelle mes cours de lycée, on avait toujours des auteurs sud américain qui dénonçaient la société à étudier. Je lis Condor ( où on critique le chili). JE note celui-là pour plus tard.

3. keisha 20/02/2018

Lu! Je suis fan de Gamboa depuis quelques années;..

4. Marilyne 20/02/2018

@ Yuko : Je ne pensais pas retrouver autant Rimbaud sur les pages ! ( même constat, c'est infini :))

@ Maggie : le " Condor " de Caryl Ferey ? J'ai toujours " Mapuche " qui attend...

@ Keisha : alors sûrement que c'est toi qui m'a rendue curieuse. J'ai noté " Necropolis 1209 ", as-tu lu celui-là ?

5. Annie (site web) 20/02/2018

Un auteur qui m'est parfaitement inconnu et donc une lacune, entre d'autres à combler ! Je trouve le principe de ce double livre bien intriguant : une bonne raison de commencer une lecture !

6. Anne (site web) 20/02/2018

C'est une lecture exigeante (traduction : je ne sais pas si j'aurais le courage de m'y lancer...) Quelle belle citation de Pablo Neruda... (je comprends le titre français de son roman...)

7. Marilyne 20/02/2018

@ Annie : comme toi, je ne connaissais pas du tout cet auteur il y a quelques mois. Alors je n'ai pas résisté à ce titre qui m'a interpellée.. Ce principe du double livre paraît décalé au début, et puis, ces chapitres sur Rimbaud font à la fois une respiration et peu à peu le lien avec avec l'errance des personnages nous apparaît.

@ Anne : pas si exigeant, je t'assure, mais copieux et prenant ( très violent aussi ). Je n'ai pas résisté à l'occasion de citer Neruda, surtout cet extrait de son discours ( qui a inspiré le titre du roman du chilien Antonio Skarmeta " une ardente patience " :))

8. niki (site web) 21/02/2018

encore un auteur que je ne connais pas, décidément je suis un puits d'inculture :)

9. Marilyne 21/02/2018

@ Niki : tu plaisantes ! :-D

10. Anne (site web) 21/02/2018

Ah mais oui, suis-je bête ! C'est le roman de Skarmeta... (pfff)

11. keisha 24/02/2018

Necropolis? Oui j'ai commencé par celui là : bonnes lectures!

12. niki (site web) 24/02/2018

@ marilyne = même pas :/

13. Emma (site web) 27/02/2018

Je ne connais même pas l'auteur. :)

14. ellettres (site web) 27/02/2018

Les vers de Rimbaud se prêtent bien à ce contraste entre le sublime de la littérature, du rêve, et l'horreur de certaines situations décrites dans ce livre. Allez, encore un auteur de noté ;) J'ai l'impression que les auteurs colombiens donnent beaucoup dans le roman noir, mais c'est peut-être juste une impression ?

15. Marilyne 04/03/2018

@ Keisha : ah, bien, je reste donc sur " Necropolis " pour la prochaine lecture :)

@ Emma : je ne le connaissais pas non plus il y a peu ^-^

@ Ellettres : j'ai l'impression aussi pour le roman noir colombien. Mais j'en ai lu trop peu. J'ai un autre roman colombien qui m'attend, de Juan Gabriel Vasquez. Ceci dit, c'est aussi l'impression que j'ai avec les romans chiliens que j'ai lus.

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