Traversée de Paris - M.Aymé

Traversee de paris

- Première publication : Gallimard 1947 -

Paris sous l'occupation. Le marché noir bat son plein : deux hommes fendent la nuit, chargés de vivres clandestins. 

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De Marcel Aymé, je ne connaissais pas ce texte ni l'adaptation en film ( de Claude Autant- Lara, 1956, avec Gabin, Bourvil, De Funes, tout de même, je vais m'y intéresser ), ma lecture n'a donc subi aucune influence, si ce n'est celle de la curiosité en croisant ce Folio 2 euros. 

Ce périple nocturne est un parcours dans l'âme d'un homme. La tribulation parisienne, si prosaïque soit-elle - chargée de chacun deux valises de cinquante kilos de viande de porc à transporter à un restaurant clandestin de Montmartre - , c'est cette confrontation de deux hommes aux regards différents sur la vie.

Le contexte de l'Occupation et du marché noir, des réactions antagonistes des deux hommes face au boucher, face aux alternatives possibles de vente de cette viande, met en scène des définitions divergentes de la justice, de l'honnêteté, de la moralité.

" L'injustice, il ne la voyait pas dans la victime, mais dans celui qui l'exploitait. Peut-être même qu'il n'y pensait pas, à l'injustice. Et peut-être aussi qu'il avait raison. "

Si vous envisagez de lire ce texte - une nouvelle, une centaine de pages -, ne lisez pas le résumé, cela vous gâcherait la force de ce récit.

J'ai été impressionnée par la parfaite maîtrise narrative de cette histoire triste et cruelle, d'une touchante humanité, qui mêle le jeu des circonstances aux souvenirs, aux réflexions de ce que la guerre, les guerres, font à un homme; comment elle marque la conscience d'un homme. 

Pour la plaisir de la prose :

" Sous un ciel bas, dans le grand vent du nord qui soufflait sur le canal de la Seine, le jour semblait mourir de froid. Adossé au comptoir, dans la pénombre chaude de l'établissement, Martin regardait à travers la vitre le crépuscule glacée où passaient des silhouettes torturées par la bise. De l'autre côté du canal, les façades du boulevard Morland s'assombrissaient dans le déclin d'une clarté mate. Au lieu de fondre les objets, la lumière du soir durcissait les lignes et les plans. A côté de Martin, Grandgil, également adossé au comptoir, regardait avec une grande attention cette agonie lucide du crépuscule. Peut-être sensibles à la mélancolie de l'heure, les autres clients étaient silencieux, sauf un vieux marinier, tout amenuisé par l'âge, qui était assis dans le coin le plus obscur du café. Immobile, les mains à plat sur la table et le corps très droit, flottant dans sa vareuse de drap bleu, il parlait seul, d'une voix grêle, presque sans portée, dont le chevrotement avait la douceur d'une prière du soir. L'un des poignets blancs et menus conservait les traces d'un tatouage que la vieillesse avait à demi effacé. "

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Ce jour-là, j'ai ramené également un second titre :

La bonne peinture

- Première publication : Gallimard 1947 -

Lafleur est un peintre au talent extraordinaire. Non que ses tableaux soient d'une qualité artistique hors du commun, mais ils ont la faculté de rassasier ceux qui les regardent. Comme s'ils venaient d'avaler un bon pâté en croûte ou une crème au chocolat ! Un tel don ne peut laisser indifférents journalistes et marchands d'art...

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Dans un autre genre et un autre registre, Marcel Aymé nous propose avec ce texte une fable délicieuse, j'ose l'adjectif thématique ( je vais en oser d'autres sur la thématique ).

A la façon d'une parodie d'utopie, relatant les origines d'une société d'abondance, l'auteur se saisit du milieu de l'art pour nous en proposer une fresque d'une ironie réjouissante. Il nous peint le milieu artistique avec un joyeux humour - potache parfois, ne boudant pas le jeu de mots, une mauvaise peinture est évidemment " un navet " - , se moquant autant des rivalités et théories artistiques, de l'intellectualisme, de la prétention et de la superficialité, du médiatique à travers la presse ( savoureux les articles des différents journaux aux politiques éditoriales différentes ), des critiques et bien-sûr du marché de l'art.

Pourtant ma peinture n'est pas, comme beaucoup le croient, une peinture abstraite. Ma peinture est au contraire ultra-réaliste. Ma peinture ne se contente pas de répudier certaines apparences gratuites pour leur en substituer d'autres non moins gratuites. Ma peinture prétend s'introduire au coeur même de la réalité pour y saisir analytiquement et synthétiquement le mystère intime de la substance et en fixer sur la toile les points d'intersection avec mon moi. "

( je vous épargne pour cause de longueur l'article de Derecoi, le critique existentialiste de Moi et le Monde, une page d'anthologie. )

Sous le sourire, une gravité et une réflexion. En filigrane, c'est cette France d'après-guerre, celle qui règle ses comptes, d'après l'Occupation, d'après la collaboration. L'humour devient cynique, des piques. 

A travers la comédie ( que j'imagine bien en scène ), la réflexion sur l'art, sur ce qui peut faire la valeur et la renommée ( ce qui n'est pas du même ordre ) d'une oeuvre d'art. Ce que l'art apporte à une société.

La conclusion s'impose : je me suis régalée :)

Ainsi commença cette existence édénique qui nous paraît à présent si naturelle que nous sommes un peu tentés d'oublier les jours amers du marché noir, de l'anarchie, de la corruption, des tickets pour tout, de la fatigue et du découragement, une époque heureusement révolue et qui n'est pourtant pas très loin de nous. "

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En lisant, je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux articles récents à propos du " mystère de L'Origine du monde de Courbet ", révélant l'identité de la femme ayant posé pour le peintre. Pourquoi un mystère ? Cette information est-elle fondamentale à l'histoire de l'art ? Est-ce l'essentiel pour cette toile ? 

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Ces deux nouvelles sont extraites du recueil Le vin de Paris.

A l'Origine de la Lecture, je voulais (re)lire La Vouivre mais l'édition proposée ne m'a pas emballée, un Folio aux tous petits caractères. Il va falloir que je me motive... J'aimerai aussi lire Uranus, ayant vu le film il y a longtemps.

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Commentaires (12)

1. maggie (site web) 17/10/2018

J'ai vu aussi le film sur l'occupation et cela m'avait plu. Je note donc la nouvelle. Ca tombe bien, je n'arrive pas à lire beaucoup en c emoment ! Je ne sais pas pourquoi mais cet auteur ne me tentait pas plus que ça depuis ma lecture du passe-muraille mais je vais peut-être changer d'avis !-)

2. Kathel (site web) 18/10/2018

Un très bon souvenir que la lecture (en gros volume) des nouvelles de Marcel Aymé, à commencer par Le passe-muraille... Quant à La traversée de Paris, ce sont plutôt les images du film qui me reviennent... et les voix !

3. Marilyne 18/10/2018

@ Maggie : Ah, ces petits Folio sont parfait pour ces moments de lecture au ralenti. Je n'y résiste jamais :)

@ Kathel : il faut vraiment que je vois ce film ! J'ai lu le synopsis, il y a quand même des modifications par rapport à la nouvelle.

4. niki (site web) 18/10/2018

je découvre grâce à toi que ce film que j'ai beaucoup apprécié était adapté d'un roman de marcel aymé - j'ai lu de lui "la vouivre", "le chemin des écoliers" "la jument verte", mais tout cela c'était il y a bien longtemps, je ne suis pas sûre de me souvenir de tout

5. Annie (site web) 18/10/2018

Je crois bien n'avoir jamais rien lu de Marcel Aymé. par contre j'ai vu le film, qui, si mes souvenirs sont bons a plutôt tourné cette histoire au comique.
Je lirai très volontiers ces nouvelles car ce que tu (vous ?)en dis est vraiment tentant.

6. Marilyne 19/10/2018

@ Niki : tu confirmes que je dois me mettre à niveau côté film. Pour La vouivre, je ne sais même plus si je l'ai lu...

@ Annie : oh, pourtant le récit n'a rien de comique et la fin en est plutôt bouleversante. Les dialogues ont un certain ton qui effectivement est parfois drôle, mais le fond' non !
( le Tu me va bien si il te convient )

7. dasola (site web) 20/10/2018

Bonjour Marilyne, je ne suis pas sûre d'avoir lu La traversée de Paris, mais j'ai vu le film qui reste assez inoubliable. Bonne après-midi.

8. Marilyne 20/10/2018

@ Dasola : Bonsoir Dasola, je crois qu'il faut absolument que je vois ce film, je suis très curieuse de la façon dont cette histoire est racontée.

9. maggie (site web) 22/10/2018

Bonsoir, Je n'ai hélas pas trouvé la traversée de Paris. Je suis curieuse de savoir s'il est fidèle au film, qui est vraiment bien ! PS : j'ai trouvé d'autres choses à m'acheter :-(

10. Marilyne 24/10/2018

@ Maggie : ah, dommage. Je vais réserver le film à la médiathèque. Et alors, tu as trouvé un lot de consolation ? :-)

11. maggie (site web) 28/10/2018

Oui, je me lance dans la littérature japonaise et dans les essais féministes :-)

12. Marilyne 29/10/2018

@ Maggie : excellents choix ( tu me rends extrêmement curieuse :-D )

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