Une ascension - Stefan Hertmans

Une ascension

- Gallimard - Du monde entier - 2022 -

- Traduit du néerlandais ( Belgique ) par Isabelle Rosselin -

Se promenant dans sa ville natale de Gand un jour de 1979, le narrateur tombe en arrêt devant une maison : visiblement à l’abandon derrière une grille ornée de glycines, cette demeure l’appelle. Il l’achète aussitôt et va y vivre près de vingt ans. Ce n’est qu’au moment de la quitter qu’il mesure que ce toit fut également celui d’un SS flamand, profondément impliqué dans la collaboration avec le Troisième Reich. Le lieu intime se pare soudain d’une dimension historique vertigineuse : qui était cet homme incarnant le mal, qui étaient son épouse pacifiste et leurs enfants ? Comment raconter l’histoire d’un foyer habité par l’abomination, l’adultère et le mensonge ?

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De Stefan Hertmans, j'avais lu avec intérêt Guerre et térébenthine. Une ascension m'a interpellée pour les mêmes raisons, le sujet historique et le choix narratif, cette façon de mêler ce sujet à une histoire intime, sans concession, au plus proche des personnes, avec ce talent de conteur pour rendre les lieux, les atmosphères. 

La première année du nouveau millénaire, j'eus entre les mains un livre qui me fit comprendre que j'avais vécu pendant vingt ans dans la maison d'un ancien SS. "

Par cette phrase s'ouvre le récit. Ce livre, c'est celui d'un ancien professeur, émérite, un homme âgé qui a écrit un livre de souvenirs. Dans ce livre, il raconte sa jeunesse durant la Seconde Guerre Mondiale, il raconte son père, collaborateur actif de l'occupant allemand. Ce professeur se nomme Adriaan Verhuulst, son livre Zoon van een "foute" Vlaming - Fils d'un Flamand fautif ( Pelckmans - 2000 ), " un adjectif aussi employé en néerlandais au sens de collabo [...] A la fin de sa vie publique, il avait couché sur le papier son aveu difficile. Il évoquait dans un passage la maison de son enfance  et me citait comme le résident actuel; incrédule, je suis resté les yeux dans le vague, son livre entre les mains. A l'époque je venais justement de revendre cette maison dans ce quartier populaire de Gand. [...] Bon, me suis-je dit, je ne vais pas raconter la vie d'un SS; ce genre de récit ne manque pas. Je vais plutôt raconter celle d'une maison et de ses habitants. "

Ainsi, Stefan Hertmans raconte toute une histoire de la Belgique, de l'après première guerre mondiale aux années soixante, suivant la famille Verhulst. Il nous raconte la ville de Gand, de ce quartier, son évolution. Il nous raconte également cette maison, l'histoire à travers l'usage des pièces et des espaces, leur évolution d'usage, comme des témoins, des symboles, tels ce buste en platre d'Hitler sur la cheminée, alternant le récit avec sa découverte du lieu, sa visite avec le notaire en 1979. La visite est sans concession sur l'état de délabrement de la maison, du jardin, cette rivière la Lys, l'humidité qui imprègne les murs, le manque de lumière, le quartier populaire de Gand.

Ce récit, c'est un état des lieux au sens propre comme au sens figuré.

En visitant la maison, je vis les moisissures et l'humidité, l'eau saumâtre dans les caves inondées, ici et là un vieux meuble vermoulu, mais aussi la haute cage d'escalier, la belle cheminée de marbre brun-rose dans la pièce à l'avant, le long couloir dallé de pierres noires luisantes des Ardennes, au pourtour de marbre de Carrare veiné de gris, les grandes pièces dans les étages avec leur plancher à larges lattes : la force d'attraction d'une vie inconnue.  [...] J'ai toujours eu un faible pour l'odeur d'humidité et de délabrement dans les vieilles maisons. Peut-être parce que né peu après la guerre, j'ai dû encore traverser, en tenant la main de ma mère, des habitations endommagées par les bombardements, et que l'odeur de pierre humide et de moisi est devenue pour moi celle de la célèbre madeleine de Proust. "

De cette maison, Stefan Hertmans écrit une biographie de Willem Verhulst ( 1898 - 1975 ), il écrit une histoire de la Belgique, car cette histoire c'est celle de la rivalité entre Flamands et francophones, celle des mouvements nationalistes et séparatistes jusqu'à l'organisation DeVlag inféodée à la SS, de ceux qui considèrent appartenir à " la Germanie occidentale ".

... si on veut enfin libérer la Flandre de l'emprise de dirigeants judéo-bolchéviques et fransquillons-maçonniques, il faudra inévitablement recourir à la violence, proclame Willem, on n'obtient rien dans ce pays à la con par la voie parlementaire. "

Le couple Verhulst est paradoxal, improbable, comme si nous lisions deux récits parallèles. Willem est un agent flamant fanatique ( " Willem travaillait en haut dans son bureau pendant l'interrogatoire, il n'a que vaguement entendu les cris dans les caves, il n'en savait guère plus, ce n'était pas ses affaires, chacun son travail " ), parfois énigmatique, un mari infidèle, tandis que son épouse Mientje, hollandaise, est une protestante convaincue, active, pacifiste, ayant en horreur l'uniforme. En lisant, on s'attache à Mientje, sa force d'âme, sa discrétion, qui restera dana la maison après la fuite de son mari en 1944 avec sa maîtresse, la transformant en pension de famille. Le récit se poursuit, le procès du collaborateur ( qui ne renonce pas ), la prison.

Willem a été refusé dans la Waffen-SS, il est donc devenu V-Mann, espion pour le Sicherheitsdienst; ce n'est que plus tard, et sans formation militaire - car il n'aurait jamais pu la mener à bien -, qu'il a obtenu un grade en 1943, peut-être en reconnaissance de services rendus. [...] Il contribue ainsi activement à la préparation de la grande rafle du 28 février 1942, une action répressive à la suite d'un attentat commis par des membres de la résistance. Un nombre sans précédent de personnes arrêtées disparaît en direction du tristement célèbre camp de l'horreur de Breendonk, où elles sont sans doute torturées. Willem, tranquillement assis à son bureau, fait des listes, rien que des listes. Son service de contre-espionnage oeuvre discrètement et efficacement; il fait surveiller par des tiers les allées et venues de ses proches collaborateurs, on ne sait jamais. " 

Ce récit est extrêment documenté. L'auteur a consulté des archives, il a rencontré les deux filles de Willem et Mientje, elles ont accepté de raconter pour lui, de lui confier de nombreuses photographies reproduites sur les pages, des documents familiaux ( dont le journal de Mientje ). Une ascension est une enquête, c'est toutefois aussi un roman; un roman prenant.

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- Participation au Mois belge -

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Commentaires

  • Aifelle

    1 Aifelle Le 20/04/2022

    Encore une histoire de famille douloureuse, mais mêlée à la grande histoire, c'est très intéressant. Et puis ce serait l'occasion d'en apprendre plus sur la Belgique pendant la guerre.
    marilire

    marilire Le 21/04/2022

    Pendant la guerre et même avant. L'auteur brosse un tableau des mouvements nationalistes flamands en suivant Willem dès sa jeunesse. Il relate également ses rendez-vous avec les filles du couple, ses déplacements, sa relation à la maison. Le récit est profondément humain.
  • Mina

    2 Mina Le 20/04/2022

    Le contexte historique ne me tentait pas trop, mais tu donnes envie de lire le roman avec ces précisions sur la maison et les personnages. Et puis, avec Stefan Hertmans, je sais que ce sera documenté et agréable à lire, pas d'inquiétude de ce côté-là. Un de plus sur la liste pour renflouer la pile belge :)
    marilire

    marilire Le 21/04/2022

    Le contexte est violent, c'est certain. Toutefois, il y a une véritable présence dans ce récit.
  • niki

    3 niki Le 21/04/2022

    suis en train de lire - en alternance avec autre chose - son très beau roman "de bkeerling" (en français = le coeur converti) - émouvant, intéressant, fort bien étudié
    marilire

    marilire Le 22/04/2022

    Je n'ai pas encore lu celui-ci, j'y viendrai.
  • keisha

    4 keisha Le 21/04/2022

    Un auteur dont je n'ai lu qu'un roman, et avec plaisir. Guettons, pour le prochain mois belge!
    marilire

    marilire Le 22/04/2022

    Guettons, glanons :-)
  • Anne

    5 Anne Le 21/04/2022

    Ce roman m'attend sagement et je devine que je vais beaucoup l'aimer aussi. Je suis en train d'en lire un où la maison est un personnage à part entière, j'aime beaucoup ça.
    marilire

    marilire Le 22/04/2022

    J'aime particulièrement aussi lorsque un roman développe un esprit des lieux. Je n'ai pas de doute, tu vas être accrochée par celui-ci ( et comme moi, je pense, par Mientje ).
  • A_girl_from_earth

    6 A_girl_from_earth Le 23/04/2022

    Ah oui, le nom de l'auteur me parlait. Je ne l'ai pas lu mais je visualise bien Guerre et térébenthine. J'aime beaucoup ce genre de roman-enquête bien documenté en tout cas. Je tâcherai d'y penser pour le prochain mois belge.
    marilire

    marilire Le 24/04/2022

    L'auteur est à découvrir, avec l'un ou l'autre titre.

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