Une forêt de laine et d'acier - Natsu Miyashita

Laineetacier

- Stock - La Cosmopolite - mars 2018 -

- Traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon -

" Un parfum de forêt, à l’automne, à la tombée de la nuit. Le vent qui berçait les arbres faisait bruisser les feuilles. Un parfum de forêt, à l’heure précise où le soleil se couche. À ceci près qu’il n’y avait pas la moindre forêt alentour. Devant mes yeux se dressait un grand piano noir. Pas de doute possible : c’était bien un piano, laqué et imposant, au couvercle ouvert. À côté se tenait un homme. Il m’adressa un regard furtif, sans un mot, avant d’enfoncer une touche du clavier. De la forêt dissimulée dans les entrailles de l’instrument s’élevèrent une nouvelle fois ces effluves de vent dans les feuilles. La soirée s’assombrit un peu plus. J’avais dix-sept ans. "

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Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas lu un roman japonais. J'ai été curieuse de ce titre; curiosité confirmée lorsque j'ai lu qu'il s'agissait de " la laine et l'acier " des pianos et des vibrations de la musique comme le souffle du vent en forêt. Peut-être ai-je été plus attentive aussi à ce titre, parce que, sans m'en apercevoir consciemment, je me suis tournée à nouveau ces derniers temps vers la culture asiatique, relisant la poésie, ayant eu l'opportunité d'admirer des estampes d'Hokusaï dans une galerie d'art japonais, ayant visité l'exposition du musée du Quai Branly Enfers et fantômes d'Asie.

Je n'ai lu aucun article sur ce roman, il (me) semble passer inaperçu, et c'est dommage, c'est une jolie lecture. Il me semble aussi que c'est le premier roman traduit en français de l'auteure Natsu Miyashita, qui a écrit d'autres romans et nouvelles. Celui-ci a reçu le Prix des libraires 2016 au Japon.

L'extrait en quatrième de couverture vous donne le ton, l'atmosphère. Ce roman, c'est une vocation, une quête, d'un modeste jeune homme, Tomura, - " enfant de la montagne " - descendu dans la vallée pour ses études au lycée. Et là, cette rencontre. Rencontre, il n'y a pas d'autre mot, avec les sons du piano, avec l'accordeur. Tomura n'est pas musicien, il n'aspire pas à le devenir. Il n'est même pas mélomane, il va découvrir les grands compositeurs, les variations d'interprétations. Alors, ce roman, c'est un roman d'apprentissage, dans tous les sens du terme. Ce sont les premières années d'accordeur, la formation - ses doutes quant à ses compétences, son talent, ses questions -, la pratique, les clients, ceux qui jouent, que ce soit en concert ou au salon. 

Et la découverte de la beauté. Il y a de magnifiques passages, tout en évocations-comparaisons-sensations, sur la musique, des paysages sonores.

Comme cette forêt harmonique était belle ! Beauté et justesse étaient des mots nouveaux pour moi. Jamais je ne m'étais préoccupé de belles choses avant de rencontrer le piano. Non que je n'en connaisse pas; au contraire, j'en étais entouré. Simplement, je n'y prêtais guère attention. Pour preuve : depuis ma rencontre avec l'instrument, je découvrais quantité de pépites parmi mes souvenirs. Comme le thé que préparait parfois ma grand-mère dans mon village natal, par exemple. Elle ajoutait du lait dans une petite casserole de thé noir bouillant, qui prenait la couleur de la rivière troublée par la pluie torrentielle. Je croyais voir des poissons cachés au fond du récipient. "

Un récit fluide, sans chapitre, proche de ses personnages, nous raconte plus les sons qui nous font vibrer que la musique. Offrir un piano accordé-adapté au jeu, à la sensibilité du pianiste, une harmonie à faire " vibrer le coeur ", voilà ce que cherche, ce que veux atteindre notre jeune homme. Les mots dans ce livre, ce sont ceux des sons, si difficiles à appréhender, à décrire; des sons moelleux, ronds, incisifs, clairs, nets, plats, brillants..., leurs couleurs, leurs textures - ces mots ont fait s'envoler mon imagination -, et puis les fréquences, le timbre, le diapason. J'ai été fascinée par tous ces mots, par la quête, par cette passion venue simplement à l'oreille, sans connaître la musique, de cet apprenti-accordeur pour le piano-paysage.

Les gouttes de son, en jaillissant, se mêlaient pour former une couleur. Un piano était-il capable d'émettre une telle sonorité ? De la feuille à l'arbre, de l'arbre à la forêt, la montagne... La note se faisait couleur, puis musique, pour former un tableau sous mes yeux. "

A travers cette quête, cette reconnaissance de la beauté, de l'harmonie, c'est de la relation au monde à travers un art dont il est question. Et de cette beauté, de cette harmonie, le jeune Tomura veut en être l'artisan pour l'artiste.

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- Le billet de Madame Brize

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Commentaires (13)

1. nik 15/05/2018

ça a l'air intéressant comme lecture :)

2. Marilyne 15/05/2018

@ Niki : et très agréable à lire, comme une pause.

3. Anne (site web) 15/05/2018

Une lecture tout en élégance, dirait-on. Très attirée je suis ! ;-)

4. Marilyne 16/05/2018

@ Anne : j'espère bien, parce que je te l'amène ;-)

5. Aifelle (site web) 16/05/2018

Je l'ai noté chez Brize, je suis en manque de romans japonais moi aussi.

6. yuko (site web) 16/05/2018

La littérature asiatique regorge de livres élégants et pesés. J'apprécie toujours de découvrir de nouveaux auteurs.

7. Lili (site web) 16/05/2018

En effet, je n'en ai jamais entendu parler non plus, de ce roman... Heureusement que tu es là pour les découvertes originales !

8. Kathel (site web) 16/05/2018

Hum hum, très tentant, le genre de roman japonais comme j'aime...

9. Marilyne 18/05/2018

@ Aifelle : des fois, j'ai des velléités de semaine japonaise... ça va me prendre, d'un coup ;-)

@ Yuko : une élégance, oui, et un souffle. Jolie découverte.

@ Lili : merci, mais c'est au libraire que je dois cette découverte, le roman mis en évidence sur une table :)

@ Kathel : on le lit sans s'arrêter sans même s'en rendre compte.

10. maggie (site web) 18/05/2018

Je suis assez hermétique aux livres sur les musiciens ou la musiques. Je nensuis pas très sensible à cet art sur papier ( à l'écoute, c'est différent). En revanche, je me suis promis de me mettre à la littérature japonaise. PS : la couverture est très belle

11. dasola (site web) 20/05/2018

Bonjour Marilyne, je n'ai pas du tout entendu parler de ce roman sorti tout récemment: piano + Japon, cela devrait me plaire. Bon dimanche.

12. Emma (site web) 22/05/2018

C'est vrai qu'on ne l'a pas trop vu, pas fan de romans japonais donc je ne le retiens pas.

13. Marilyne 23/05/2018

@ Maggie : alors tu as l'embarras du choix, pour découvrir la littérature japonaise, même sans musique.

@ Bonjour Dasola : j'ai pensé comme toi, piano et Japon, je ne résiste pas. Merci aux libraires.

@ Emma : effectivement, c'est une ambiance particulière. Bonnes autres lectures.

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