Une maternité rouge - Christian Lax

Maternite rouge

- coéditions Fururopolis- Louvre éditions - 2019 -

Au Mali, une Maternité rouge, sculpture datant du XIVᵉ siècle, est sauvée de la folie destructrice des islamistes par Alou, un jeune chasseur de miel. En compagnie d’autres migrants, sœurs et frères d’infortune, Alou prend tous les risques pour rejoindre l’Europe. Son but et son obsession : confier la précieuse statuette au musée du Louvre.

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Cet album de Christian Lax ( auteur-illustrateur de l'excellent Un certain Cervantès, notamment ) s'inscrit dans la collection consacrée au musée du Louvre; une collection que je suis bien que certains titres m'aient déçue ou ennuyée, d'autres m'ont enchantée ( Le ciel au dessus du Louvre de Yslaire sur la création du musée, historiquement premier musée français, et Période Glaciaire de Nicolas de Crécy parmi mes favoris ).

Pour cette collection, un dessinateur de BD donne une vision du musée, imaginaire ou non, passée ou future, nous invitant à une visite du Louvre. Cette collection a plus de dix ans maintenant, avec dix-sept albums publiés. Le site ICI.

Christian Lax propose une approche du sujet très différente de celle des précédents albums. Il nous livre un récit contemporain, réaliste, engagé; une approche originale puisque la majorité des pages de cet album se situe en Afrique.

Dans ce récit, de nombreuses questions sans réponse sont posées à travers l'expérience du jeune migrant malien dont la mission est d'amener cette précieuse statuette au musée : il y a d'abord le sujet de la spoliation colonialiste d'un patrimoine artistique, ensuite celle, tout aussi dérangeante de l'énergie et des moyens dépensés pour sauver des oeuvres d'art en regard de l'accueil des migrants. Les vivants, leur patrimoine. 

Le vieil homme malien, instituteur ayant fait ses études en France, demande à Alou de donner cette statuette dogon à la France, pour la sauver de la destruction menée par les djihadistes, alors même qu'il se souvient de la confiscation de nombreuses oeuvres juste avant l'indépendance. Il sait aussi ce qu'il impose au jeune homme.

- " Si tu parviens à la confier au Louvre, cette princesse sera bien traitée. Mais pour ce qui te concerne, par les temps qui courent, je suis loin d'avoir la même certitude. "

Ainsi, Christian Lax nous donne à voir le parcours du migrant, par terre, par mer, et l'amertume d'Alou qui se pose ces questions - " Aucun père, aucune mère n'a pu sauver son enfant. Alou est le seul à avoir arraché " un être cher " à la mer. Mais ce n'est qu'un morceau de bois, une maternité dénuée de palpitations qui n'accouchera jamais. " -

Ce récit est une fable, émouvante, d'une grande beauté, d'une grande humanité, servie par la sobriété du dessin, des lavis, sur le doux rouge de cette Maternité. De nombreuses pages muettes, des grandes cases, s'offrent au dessin fouillé s'attachant aux paysages, aux visages, aux attitudes des corps. Des mots ou pas selon les scènes, sur des images éloquentes. J'ai apprécié que l'épilogue ne tombe dans aucune facilité par rapport aux sujets évoqués.

Christian Lax nous propose une visite du Louvre particulière, un espace certainement moins visité : le Pavillon des Sessions. Cet espace appelé maintenant le département des Arts Premiers, inauguré en 2000, est l'espace " ambassadeur " du musée du Quai Branly ( ouvert en 2006 ), exposant une centaine d'oeuvres non européennes, " un lieu de reconnaissance ".

Cet album, malgré ses questions, les injustices qu'il met en lumière, demeure un hommage au musée, à la passion des conservateurs. C'est son propos nuancé, n'occultant pas la complexité contemporaine, qui lui donne aussi toute sa valeur.

Bravo à Christian Lax pour ce bel album, qui fut pour lui aussi le retour d'un chemin d'exil. Comme il en témoigne en dernières pages, il fut victime d'un grave accident à quelques mois de terminer cet album, après deux ans de travail. Trop handicapé pour dessiner, il dut attendre et persévérer, de rééducation en hôpital spécialisé pour " retrouver le rituel de mon atelier, cette cérémonie solitaire quasi quotidienne que le sculpteur dogon célébrait aussi. "

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Commentaires (9)

1. Kathel (site web) 01/02/2019

Mais oui, j'en ai deux dans cette collection : Les chats du Louvre (très fantastique, manga, etc...) et Le chien qui louche (plus classique, sympa).
Je note celui-ci !

2. Marilyne 01/02/2019

@ Kathel : j'ai hésité trop longtemps pour Les chats du Louvre, et finalement Lili m'a tentée ;)

3. Tania (site web) 01/02/2019

Heureuse de retrouver ton blog qui avait disparu de mes favoris. Le sujet de ce livre touche à bien des matières délicates, les périls humains d'abord et la protection du patrimoine aussi.

4. Ann (site web) 02/02/2019

C'est tout à fait original, en tout cas, de mêler ainsi destinée d'un homme et d'une oeuvre d'art.

5. Marilyne 02/02/2019

@ Tania : ravie aussi de te relire.

@ Ann : oui, et c'est ce qui fait que cet album est si prenant et nous laisse face aux questions.

6. Jerome (site web) 06/02/2019

Je suis tellement fan de Lax que je vais forcément lire cet album !

7. Marilyne 06/02/2019

@ Jérôme : oh oui, tu verras, cet album est une grande réussite autant narrative que graphique, la maîtrise de C.Lax est évidente !

8. Stephie (site web) 07/02/2019

Il faut que je parvienne à me la procurer, le sujet me tente énormément !!

9. Marilyne 09/02/2019

@ Stephie : un sujet pas facile qui aborde de grandes questions, traitées en finesse sans imposer de réponse. Bonne lecture.

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