Zero K - Don DeLillo

Zerok

- Actes Sud - Septembre 2017 -

- Traduit de l'américain par Francis Kerline -

Choisir de mourir pour prendre la mort de vitesse, décider de se transformer en créature-éprouvette dans l'attente de jours meilleurs afin de revenir au monde en être humain augmenté, telle est l'offre d'un centre de recherches secret auquel son principal actionnaire, le milliardaire Ross Lockhart, décide de faire appel dès lors que s'avère incurable la maladie qui affecte la jeune femme adorée que ce sexagénaire a épousée en secondes noces. Sous la conduite du fils unique de Ross, Jeffrey, convoqué par son père pour assister à la fin programmée de la jeune femme consentante, DeLillo invite le lecteur à faire l'expérience, aussi bouleversante qu'impitoyable, d'un voyage mental et sensoriel où la promesse de mondes meilleurs ne cesse de le disputer à l'acceptation de l'existence finie jusque-là allouée aux mortels.

.

Quelle lecture ! Je n'avais jamais lu de roman de Don DeLillo, ce titre de rentrée littéraire 2017 m'a attirée pour son sujet, c'était l'occasion. Le moins que je puisse écrire, c'est que cet auteur, dans ce roman, ne fait pas dans le souffle romanesque mais dans le dense de longue haleine. J'ai été saisie, dans tous les sens du terme.

Alors, ce n'est pas un roman de science-fiction, dans ce cas ce serait de l'anticipation tant l'univers est réaliste, ce n'est pas un essai sur la mortalité-l'immortalité malgré l'aspect souvent philosophique, voir métaphysique, du propos, il s'agit bien d'un roman flirtant avec les genres, avec les frontières, avec le connu, tout comme ce que raconte le récit. Et sur toute cette mise en scène d'un possible, d'un espoir, d'une volonté, d'une croyance plus que technologique d'une vie après la mort, une autre vie " régénérée ", d'un autre degré de conscience dans un monde futur plus évolué - cette fois, pas seulement scientifiquement-écologiquement - il y a toute la question identitaire.

Je devrais écrire Toutes les questions identitaires. Un voyage, le voyage - celui de la naissance, de la filiation, à la mort -, sur plusieurs dimensions. Parce que, au-delà de notre individualité à redéfinir par rapport à ce qui nous constitue venant de nos parents et de notre histoire familiale, il y a la définition de l'humanité qui se modifie, celle de la vie, s'il n'y a plus de mortalité effective. Et il n'y a pas de réponse.

Dans ce roman, c'est le chaos humain, l'impossible détachement à la vie donnée, que ce soit aux origines comme à l'avenir. C'est l'histoire de ce fils, trentenaire, contraint de fréquenter son puissant père, de partager l'intimité du père dont il rejette la puissance. C'est toute la réflexion qui le submerge sur sa personnalité, ses choix peu glorieux de vie, des non-choix. A cause de ce rejet " en réaction au portefeuille paternel " ? - " Je n'étais pas seulement son fils, j'étais le fils, le survivant, l'héritier présomptif. " . C'est le souvenir, tendre, douloureux, amer, de la mère, souvenirs modestes. - " Tel était mon père. Qui était ma mère ? ".

Ce retour sur soi, tourmenté, de ce fils et le malaise du lecteur sont suscités par le contexte et le complexe incroyable que décrit Don DeLillo dans la première partie : le centre - " la boite introspective " -, appelé Convergence, où les recherches et la cryogénie s'effectuent; un lieu totalement perdu, isolé, aseptisé, sans repère, muet, cloisonné; un lieu au " temps rétréci ", de " recueillement et de stupeur " où " les gens s'employaient à conserver une neutralité étudiée quant à leur nationalité, leur passé, leur famille, leur nom. ". Rien de cette vie-là. Ce complexe est un délire artistico-architectural autant que scientifique, qui ne répond pas aux questions car il suppose une autre définition de l'avenir, de la pensée humaine, du corps et de l'esprit. 

Ce roman n'est pas une lecture difficile, en revanche il est oppressant, étourdissant, à la façon d'un huis-clos, même dans la seconde partie qui se déroule deux ans plus tard, loin de Convergence, relatant le retour du père et du fils, avant de nouveaux départs.

Il me semble que Don DeLillo nous raconte trois pathologies humaines, celle de la quête des racines ( la femme qui choisit la cryogénisation est archéologue ), celle de la quête d'une forme d'immortalité, et celle de la définition, de la maîtrise d'un sens, par les mots, les concepts.

Zero K est le dernier roman publié de Don DeLillo. Quel autre titre me conseillerez-vous ? J'envisage Libra ou Outremonde.

Après cette lecture, j'ai lu avec grand intérêt le long entretien ( propos recueillis par François Busnel ) publié dans le magazine America ( N°2  - été 2017 ):

- " le vrai problème de ce pays tient à la question de l'identité. L'Amérique a toujours été soucieuse de ses repères. Aujourd'hui, elle est en train de les perdre; c'est un pays qui oscille. "

- " La fiction suppose que le romancier crée un langage qui permette de décrire la vie intérieure. Voilà pourquoi elle peut examiner l'impact de l'histoire sur les vies intimes bien mieux qu'un essai ou un livre d'historien. Son langage est un langage de douleur et de chagrin. [...] La fiction n'est pas plus proche de la vérité, mais elle peut pénétrer des territoires qui ne sont pas ouverts aux autres formes d'écriture. "

- " pourquoi écrivez-vous ? - Pour comprendre. "

*

Commentaires (17)

1. niki (site web) 11/01/2018

jamais rien lu de Don DeLillo mais j'en ai beaucoup entendu parler - cela a l'air un peu lourd pour moi ;)

2. Autist Reading (site web) 11/01/2018

Alors le voilà, le fameux ! Tu as beau assurer que ce n'est pas une lecture difficile, il me semble comme niki, que ce soit hors de ma portée. Je vais donc attendre que tu en lises en autre pour voir si je suis de taille à affronter DeLillo.

3. Tania (site web) 11/01/2018

Pas attirée par ce sujet pour l'instant, mais ça a l'air intéressant.

4. Kathel (site web) 12/01/2018

Je n'ai rien lu de Don DeLillo, c'est la première fois que je suis quelque peu tentée par les thèmes mais je crains tout de même qu'il soit trop difficile.

5. Marilyne 12/01/2018

@ Niki : oui, j'ai bien l'impression que les sujets sont lourds au fil des romans, du moins c'est ce que j'ai compris en lisant le grand entretien dans le mag America.

@ Autist Reading : ben voyons ;) Bon, c'est vrai que je suis curieuse, je vais sûrement en lire un autre. Mais j'ai prévu aussi " Dalva " cette année ^-^

@ Tania : le sujet est particulier, la façon de l'approcher aussi, en mélangeant les genres. C'est ce qui m'a intéressée, mais je reconnais qu'il faut être disponible pour cette lecture.

@ Kathel : je suis étonnée que tu n'aies jamais tenté. C'est vrai que les thèmes ont l'air toujours très engagées et sociétaux.

6. Autist Reading (site web) 12/01/2018

@Marilyne : Toujours pas lu Big Jim, pourtant depuis le temps que j''en entends parler de celui-là... Dalva est dans ma PAL, tu pourrais bien me motiver à l'en sortir.

7. Marilyne 12/01/2018

@ Autist Reading : moui, tu m'as dit pour Big Jim. Je me motive pour te motiver. Avant Dalva, tu peux tenter comme moi, le folio deux euros " Le fille du fermier ", en apéritif ( et hop, un livre en plus :))

8. Dominique (site web) 12/01/2018

j'ai lu cet auteur mais il y a longtemps et rien depuis, je n'arrive pas à lire tout ce qui me tente

9. Marilyne 13/01/2018

@ Dominique : nous subissons la même frustration, entre les projets, les nouveautés, les lectures qui souvent en appellent une autre...

10. Lilly (site web) 13/01/2018

C'est un nom que je vois passer depuis des années, mais malgré ton beau billet, j'ai du mal à être tentée. C'est pourtant un des grands noms de la littérature américaine...

11. Marilyne 13/01/2018

@ Lilly : comme toi, je le voyais passer depuis longtemps ce nom, je lisais des articles, alors... je me suis enfin décidée ! Les thèmes ne sont pas faciles.

12. Ingannmic (site web) 13/01/2018

J'aime beaucoup cet auteur, découvert avec le colossal Outremonde, que oui, je recommande chaudement (je n'ai pas lu Libra) mais c'est vrai qu'il n'est pas toujours facile d'accès (des titres comme Body Art ou Point Oméga peuvent rebuter). Je n'ai pas lu ce dernier titre mais ton avis est très tentant !

13. Marilyne 14/01/2018

@ Ingannmic : grâce au grand entretien dans le magazine America, j'ai pu lire une présentation de certains de ses romans. Je comprends que tu écrives " le colossal Outremonde ". Le sujet m'intéresse beaucoup, je vais suivre ta recommandation ! ( je vois bien qu'il va falloir que je me pose pour cette lecture )

14. Lili (site web) 14/01/2018

Cela fait une éternité que je n'ai pas lu DeLillo... J'avais beaucoup apprécié Body Art, un court récit sur l'art qui rejoint exactement les questions de Zero K, semble-t-il, à savoir celles de l'immortalité et de la maîtrise du sens par les mots !
Du coup, tu m'as évidemment donné envie de découvrir ce dernier roman-là de l'auteur !

15. Marilyne 15/01/2018

@ Lili : je vais regarder pour Body Art, même si j'ai noté Outremonde ( quand je serai en mode pavé ^-^ ), je souhaite vraiment relire Don DeLillo cette année.
( et bien, je pourrai te confier Zero K lors d'une visite lyonnaise :))

16. Une Comete 24/02/2018

Je devrais retenter De Lillo, après un tel billet !!!

17. Marilyne 04/03/2018

@ Une Comete : bienvenue et merci pour ce commentaire. J'espère que ce sera une bonne retentative, je vais tenter aussi une seconde lecture.

Ajouter un commentaire