Poétique argentine

Mais en gr gorien

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" Nous venons d’assister au spectacle autour d’un plat incandescent et d’une danse. Et moi, homme du pays d’Entre Ríos, venu chercher une retraite silencieuse à l’abbaye de Solesmes, je m’assois dans un endroit reculé de l’église pour écouter le grégorien qui gonfle comme un champ de maïs de part et d’autre de la nef, pour atteindre les berceaux de la voûte tiédis par la lumière des cierges. J’écoute le moine à ma droite, debout contre une colonne, en quête de notes qui s’aiment.

Auquel de ces deux fleuves le voyageur a-t-il prêté attention ? Lequel de ces deux fleuves a conversé avec la mer ? Quel est le fleuve virtuel et celui de l’esprit ? Le chant vacille-t-il quand l’imagination faiblit ? Homme sans âge, moi qui écris ces mots, ni grand ni petit, sans signes particulier, venu du pays d’entre deux fleuves, j’écoute la plainte du grégorien sans rives, je cherche dans les caissons du dôme la raison de mes envies de silence.

Mais en grégorien qui ondoie, né des crêtes et des collines dans la Mésopotamie argentine. On dirait la chanson inventée par un bègue, par la force de son désir il aurait fini par la mettre en marche dans l’enceinte d’une pièce vide : à présent, plus l’ombre d’un bégaiement. Le chant, libre, conserve les traces d’anciennes hésitations, la chanson, sans point d’appui, sans ligne précises, avec une mélancolie toute confiante, entre alors en relation avec lui. Tous deux s’amusent à se donner des noms, à échanger des horizons, des noms de musique inconnues, l’air alentour trouve alors une assise, un lieu pour l’air – tout autour temps et chanson. Chanson laissée pour morte dans les collines près des côtes de l’Uruguay et sortant à présent de la bouche de quelques moines.

Quelles cordes vocales pourront retenir cette chanson avant qu’elle disparaisse ou se perde ? Une voyelle à froid commence à s’enflammer – enclose, indifférente, détachée. Entre elle et nous il ne reste plus d’air. Une seconde voyelle se propage en direction des saintes postées dans leurs niches de verre. La nef de l’église parcourue de noms paraît, haute, large. Elle trouve un lieu pour l’air et pour elle – lieu qui est tout ensemble l’air et elle –, une voyelle extatique chante, chant et temps entre elle et nous, chanson qui est temps, nous et mémoire. Elle chante, chante pour elle-même. Ange transi sur la droite. La voyelle anesthésiée s’écarte du mur.

A présent que la lumière des cierges décrit mon silence, par rangées, par rafales, le grégorien gonfle comme maïs, anabase en noir et blanc, il monte et redescend d’un ciel. Je sors mon cahier et commence à écrire le livre qui s’esquisse à peine."

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- Extrait de Maïs en grégorien - Arnaldo Calveyra - Editions Actes Sud - Collection Un endroit où aller - Traduction de l'espagnol ( Argentine ) par Anne Picard -

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Commentaires (3)

1. Aifelle (site web) 02/04/2014

Cet extrait me va droit au cœur ! encore que ma bibliothèque a dû superbement ignorer (soupirs ...)

2. Aifelle (site web) 02/04/2014

Je voulais dire : "encore un .." (j'ai vu par ailleurs que tu étais en bon état de marche. Félicitations ! j'ai hâte de pouvoir en dire autant)

3. Marilyne 02/04/2014

Figure-toi que j'ai pensé à toi pendant cette lecture, je me disais que tu y serais sensible, que tu aimerais. Des trésors dans cette collection.
( j'espère aussi de tout coeur que tu pourras en dire autant avant l'été )

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