Jocelyne Saucier & Joséphine Bacon

Librairie quebec

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Ce mois de septembre 2015 est celui des 20 ans de la Librairie du Québec à Paris. Les 23-24-25 septembre, des rencontres avec des auteurs étaient organisées avant un apéritif convivial qui permettait des échanges informels et spontanés. 

La soirée du 24 étaient accueillies la romancière Jocelyne Saucier ( Il pleuvait des oiseaux - Les enfants de la mine ) et la poétesse amérindienne Joséphine BaconBâtons à message - Un thé dans la toundra ) sous le thème " Au coeur de la forêt ", pour une causerie sur la nature, les grands espaces en tant que paysages littérairesJ'aurai pu intituler cet article " Natures québécoises ". 

Le journaliste Marc-Olivier Bherer ( Le Monde ) qui animait la rencontre a rappelé en introduction que ces régions du Nord du Québec ( qui font tant partie de l'iconographie québécoise en France, a-t-il précisé ;)) - il a également utilisé l'expression " continent perdu " - étaient des espaces qui semblaient infinis avec 0,1 habitant au km carré, des espaces mis en péril par l'industrie minière, des terres des Indiens Innu, communauté amérindienne dont est issue Joséphine Bacon.

Jocelyne Saucier a répondu à ce thème qu'elle n'avait pas l'impression d'écrire sur la nature mais sur les personnes qui vivent dans la nature. Son roman Il pleuvait des oiseaux est un hymne à la liberté, mais la liberté que permet la nature. Cet immense espace offre un sentiment fort d'appartenance à la terre, à la planète, c'est ce sentiment qui l'intéresse. La nature est pour elle une réalité. Dans ses romans, aucun passage ne la magnifie, ne la poétise, c'est le lieu des personnages. Elle a expliqué qu'elle préférait même rester en deçà de ce qui est pour ne pas écrire des scènes ou descriptions trop pathétiques ( a été cité et lu en exemple une scène des grands feux dans Il pleuvait des oiseaux ) et prendre le ton de la chronique, des faits. 

Je ne voulais écrire mon émotion pour ne pas vivre l'émotion à la place du lecteur. "

C'est pourquoi la romancière ne considère pas être une auteure de Nature Writing, bien que la question lui soit régulièrement soumise. Ce qui l'intéresse, ce sont la vie, les gens. Ce roman est pour elle un roman de la transgression, un roman de gens qui vivent dans une région isolée, qui peuvent donc construire une vie, tous les espoirs sont permis, ils peuvent se sentir maître de leur vie. Ces personnages sont des " gens bravaches ", transgressifs par ce sentiment de liberté ( même vis à vis de la mort à apprivoiser, a-t-elle ajouté ).

Evidemment, la nature est présente dans ses fictions : " La nature est mon environnement naturel. Mais je suis romancière, j'écris des histoires, j'écris de la fiction. Je le revendique. Oui, je vis et connais cet environnement. Mon mari est chasseur et pêcheur, il a été trappeur. Dans ma région, il ya un lac pour neuf personnes. Et je ne sais pas combien d'ours me sont attribués. Nous avons beaucoup de moustiques et de mouches aussi... ". Elle explique alors, que si, oui, elle écrit à partir de ce qu'elle est, une habitante de ces régions, en tant qu'auteure, elle explore un univers, un univers humain. " J'aime écrire,, j'aime la prose, l'espace et le souffle de l'écriture ( quand j'ai voulu écrire une nouvelle, c'est devenu un roman ), j'aime le vertige de l'écriture. Je préfère écrire qu'avoir écrit. "

A la question sur une certaine nostalgie de la nature, elle répond que la littérature québécoise a d'abord été de terroir, puis urbaine ( ce qu'elle est majoritairement actuellement ) mais qu'on remarque maintenant de jeunes auteurs qui sortent de Montréal et partent à la reconquête de leur territoire hors métropole ( elle a cité Eric Dupont, invité également par la librairie du Québec ). " Je crois que les Québécois ont besoin qu'on leur raconte ce territoire, leur terre hors métropole, qu'ils ont besoin de connaître ce monde de l'intérieur, à travers les gens qui y vivent. C'est aussi le rôle de la fiction. "

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Joséphine Bacon nous a rappelé qu'elle était née dans les bois, qu'elle a fait partie de ces enfants amérindiens séparés des parents,  " placés " en pensionnat dès l'âge de 5 ans pour être " assimilés "; pensionnat qu'elle a quitté à 19 ans. Sa première maison, sa maison première, c'est la forêt. " La nature, nous les Innus, nous sommes mariés avec. " Chaque communauté innue est rattachée, appartient, à une rivière, source de vie. Elle nous a parlé de la mythologie innue issue de la nature, des traditions, et de son rôle de transmission de sa culture, cette culture qu'elle a pu se réapproprier parce que malgré la langue française imposée ( qu'elle a entendu pour la première fois le premier jour au pensionnat ), elle n'a jamais perdu sa langue maternelle. Sa culture, elle lui a été d'abord raconté par d'autres, des récits qu'elle a transcrit et traduit, pour la faire (re)connaître. Dans les recueils, " je poétise les années que je n'ai pas vécues, celles du pensionnat . ". Joséphine Bacon n'a jamais vécu le nomadisme.

Elle a expliqué, comme à Festival America 2014 lors de la conférence sur le bilinguisme, qu'elle écrivait d'abord en innu parce que les images qu'elle voit correspondent aux mots de sa langue, puis elle écrit en français. Elle se traduit mais ce n'est pas une traduction au sens littéral. Elle essaie  de trouver la façon de formuler pour faire comprendre ces images innues, les partager avec les francophones, et " faire comprendre qui nous sommes." Joséphine Bacon assume ainsi un double rôle de transmission, vers les autres et envers les Innus. Sa culture est orale ( elle a repris l'expression de l'auteur africain Amadou Hampâté Bâ " quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle " ) et le sédentarisme a fragilisé cette culture par la disparition de la vie dans la nature. Le sens sacré, les traditions et les rituels se perdent parce que " nous ne sommes plus un peuple de chasseurs-cueilleurs, nous nous sommes beaucoup éloignés des traces des Anciens ".

Joséphine Bacon nous a raconté sa première fois dans la toundra, sa découverte de son espace. Elle nous parlé de son admiration pour un vieux chasseur, un grand chasseur, auquel elle a dédié son recueil Un thé dans la toundra. C'est lui qui l'a amenée. C'était à l'occasion d'une rassemblement de communautés innues, et ce fut un moment très fort parce qu'elle a enfin vécu ce qu'on lui avait raconté. Elle nous parlé des ces traditions et de l'importance des rêves dans sa culture.

La rencontre s'est terminée par une lecture d'un poème en innu. J'ai eu l'impression d'écouter une prière.

J'étais très émue de revoir et d'écouter à nouveau Joséphine Bacon. Une librairie aussi c'est un espace, un grand espace pour partager, un espace préservé, à préserver, dans lequel on (re)trouve une forme d'intimité. J'ai eu la chance de pouvoir parler avec Joséphine Bacon, d'échanger avec elle sur ce qu' ( m' ) apportait sa poésie, au-delà de la transmission de sa culture, l'harmonie et la sérénité, malgré tout, fondamentalement présentes dans ses mots du recueil Un thé dans la toundra; d'échanger avec elle sur l'enseignement du français, hier et aujourd'hui, là-bas et ici, tout ce que son expérience de cette langue m'avait donné à penser, ne pas oublier que le français est aussi une langue coloniale, et en tant que formatrice FLE, sur ce français langue d'intégration que je pratique, que j'ai l'impression d'enseigner comme l'instrument d'une liberté alors qu'il est nécessité. Trop émue. Je suis partie avec le recueil Bâtons à message. La dédicace commence par " Ne sois pas triste ... ".

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- Et cet article en dédicace virtuelle à Anne -

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Commentaires (7)

1. Anne (site web) 25/09/2015

Que ça devait être bien ! Et comme je suis contente que tu aies eu cet échange si émouvant avec Joséphine Bacon. Merci pour ce beau compte-rendu !

2. Aifelle (site web) 26/09/2015

Oh que j'aurais aimé être là ! merci pour ton compte-rendu détaillé. Est-ce que Joséphine Bacon écrit aussi en prose ?

3. Marilyne 26/09/2015

@ Anne : à la fin, il y a eu une petite discussion politique québécoise pour cause de période d'élections, Joséphine Bacon a parlé de la demande d'enquête non aboutie sur la disparition des femmes amérindiennes, j'ai pensé à ta lecture.

@ Aifelle : Il y a un troisième livre aux éditions Mémoire d'encrier intitulé " Nous sommes tous des sauvages ", en collaboration, une correspondance. Joséphine Bacon est également traductrice et réalisatrice de films, elle cumule de nombreuses activités autour de sa culture.

4. chinouk (site web) 26/09/2015

Un rencontre qui devait être passionnante ! j'ai justement acheter le livre "Il pleuvait des oiseaux " dans cette librairie ( ainsi que des gourmandises à l’érable) lors de mon dernier passage sur Paris :)

5. Kathel (site web) 27/09/2015

Merci pour ce compte-rendu qui me rappelle aussi le festival America.

6. Moglug (site web) 27/09/2015

J'ai eu la chance de rencontrer et découvrir Joséphine Bacon lors de la dernière session du Printemps des poètes à Lyon. Elle est une femme impressionnante, je n'ai pas su échanger avec elle mais sa présence est véritablement remarquable. Je suis en train de lire Un thé dans la toundra et j'apprécie réellement les espaces de liberté qu'elle ouvre dans ses poèmes.

7. Marilyne 29/09/2015

@ Chinouk : une belle lecture s'annonce ( toujours meilleure avec les gourmandises, je constate que tu connais les bonnes adresses :))

@ Kathel : oui, en attendant le prochain Festival que j'espère tout aussi intéressant et dépaysant !

@ Moglug : merci pour ce beau commentaire. Les espaces, oui, dans ses vers.

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