Rencontre avec David Vann

L'auteur américain David Vann était présent le 14 novembre 2017 à la librairie lyonnaise du Tramway, fort sympathique librairie pour une très intéressante rencontre.

Malgré les sujets difficiles des romans d'inspiration autobiographique de David Vann et la violence de son dernier titre L'obscur clarté de l'air  - éditions Gallmeister -, en adaptation du mythe de Médée, ce fut une rencontre joyeuse, en sourires et rires. David Vann est un homme chaleureux, décontracté, drôle, précis dans ses réponses, un linguiste et un littéraire passionné, qui fut heureusement accompagné par le traducteur et la libraire qui a mené l'entretien. Un grand merci à eux.

Dvann

- source photographie : Gallmeister -

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Par ce billet, je tente le compte-rendu en partage des propos de cette soirée ( entre ma re-lecture de Médée d'Euripide et celle de la version d'Anouilh ... ).

" Dans mon roman, j'ai voulu représenter Médée différente de son image dans la tragédie, qu'elle ne soit pas une sorcière, qu'elle ne soit pas sous l'emprise de la folie, une furie. Et comme une femme qui ne tiendrait pas à ce point à Jason, qui n'agirait pas par vengeance. J'ai voulu une Médée destructrice de rois, c'est sa dimension politique qui m'a intéressé, la femme qui refuse la domination masculine, les lois des hommes. Alors oui, ce roman est féministe, du fait que ses actes ne sont pas soumis à la relation à Jason.

Je vois aussi Médée comme un témoin, le témoin d'une Grèce moderne qui sort de l'âge de bronze. Ce qui m'a intéressé également, c'est le temps où je l'ai placé, un temps archéologique, le temps du déclin égyptien, alors que Euripide la place dans son époque à lui, bien plus tardive. Médée est un témoin en avance, elle a une lecture politique de son époque plus précise que ses contemporains. Euripide la considère comme une barbare, l'étrangère, vestige d'un autre monde. 

Autre point d'intérêt, c'est le travail qu'a occasionné cette reprise du mythe sur la religion, la place de l'argent, la place de Médée par rapport à ça. Médée est une femme puissante parce parce qu'elle a la volonté de briser les règles, les tabous, qu'ils soient sociaux, familiaux. Elle dépasse les règles et les tabous, comme les héros de la tragédie, qui les mettent ainsi en évidence. C'est ça la tragédie, un héros qui brise les règles, qui les met en valeur, ces règles qui nous lient, que nous partageons.

Les lois sont contre les femmes, les lois sociales, les lois de la religion. Pardonnez-moi, je suis athée, je n'ai jamais été aussi radical en parlant d'un livre ( peut-être m'attendrez-vous dehors avec des fourches et des piques ). Selon moi, le féminisme se doit d'être athée. La violence vient à l'origine des hommes. J'ai beaucoup participé à des mouvements contre les armes aux USA  [ voir son récit-essai " Dernier jour sur terre " ]. La violence des hommes passent par là. J'aimerai beaucoup vivre dans un monde qui ne serait pas dirigé par des hommes.

Mon roman est un livre sur l'absurdité des règles, imposées dans cette histoire par une seule personne, un roi.

Avec ce livre, j'ai perdu mon éditeur américain. Je l'ai écrit il y a six ans, avant " Aquarium ". Ce roman était considéré trop littéraire, avec trop de descriptions de la nature. Mon nouvel éditeur l'a publié il y a deux ans, à la condition d'un autre roman avant, d'un autre roman qui serait " contemporain ". Pour celui-ci, il n'y a eu aucun lancement à parution, pas de diffusion ni de rencontres. [ Vive la France, nous a-t-il dit en français ]

A propos de l'aspect très littéraire du roman, comme un long poème, un texte qui serait à lire à voix haute : oui, un long poème. Le travail d'écriture a été long. J'ai dû ralentir, prendre le temps, d'abord les recherches - historique, géographique, contexte - puis l'écriture. J'ai essayé de le faire sonner comme le grec ancien. Je travaille sur une traduction de Beowulf, la légende nordique. J'ai utilisé l'anglais ancien qui a des racines germaniques pour la langue et le rythme.

C'est à ce moment que David Vann nous a récité, en anglais ancien, un extrait de Beowulf, puis un poème de G.Chaucer. C'était incroyable à entendre, d'abord son plaisir à dire, et effectivement, les sons, les consonances germaniques et latines reconnaissables. Ce qu'il nous a confirmé : le vocabulaire et les sonorités sont d'origine germaniques et françaises, on reconnait des mots. Quand on écrit en anglais, on écrit avec deux langues en fait.

Nous sommes donc revenus sur le travail de traduction d'un tel roman : Laura Derajinski est ma traductrice depuis le premier roman ( et comme elle est jeune, elle pourra traduire tous mes livres, même après ma mort, et même en écrire un, vous n'en saurez rien ;)). Elle se débrouille seule, elle m'envoie seulement parfois des questions précises par e-mail, nous travaillons à distance. J'ai vu sa traduction, elle est belle. [ il semble que David Vann se débrouille plus en français qu'il n'y paraît ].

Quant aux sources littéraires : Je n'ai pas lu seulement Euripide, il y a de nombreuses versions du mythe de Médée ( j'ai d'ailleurs appris après l'écriture du roman qu'il y en avait encore d'autres ), mais je me suis basé sur la pièce d'Euripide parce qu'elle inclut le voyage de Jason et des Argonautes. [ parmi les versions célèbres : Sénèque et Corneille ]. Quant on réécrit un mythe, on est obligé de faire des choix et des arrangements avec les versions, avec l'histoire, avec le mythe originel. Je souhaitais l'écrire de façon plus " réaliste ".

A propos de ce réalisme et de la présence de la mer ( David Vann est navigateur, le maritime est un aspect récurrent ) : J'ai eu la chance d'être appelé pour la construction d'un bateau égyptien d'époque, un bateau de 20 mètres, puis j'ai eu la chance d'en être capitaine pour la navigation sur la Mer Rouge. Pour Jason et les Argonautes, j'ai décrit ce bateau là. Je suis convaincu que les Grecs n'avaient pas pu construire un bateau de 20 mètres, que c'était un bateau égyptien.

Je suis un écrivain néo-classique, nous a-t-il dit en français. Tous mes livres peuvent être considérés comme des tragédies, toujours ce sont des histoires de personnes qui s'aiment et vont faire des choses étranges et/ou pour d'étranges raisons à cause de cet amour. Toujours, des règles, des tabous, vont être brisés. En ça, je reprends les principes de la tragédie classique. Je ne cherche pas à faire peur en écrivant des horreurs. Peut-être que mes précédents livres mimaient la tragédie, une tragédie familiale, alors que celui-ci l'est. Tous mes autres romans étaient d'inspiration autobiographique. C'est terrible d'avoir un écrivain dans la famille, il écrit la vérité et quelques mensonges. Ces romans se sont terminés avec " Goat Mountain ", le roman de ma descente en Enfer. J'ai réglé mes problèmes et mes comptes avec mes propres tragédies. Je me suis senti bien en écrivant " L'obscure clarté de l'air ", libre ".

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Clarte vann

Pour l'explication du titre, une citation en ouverture du roman :

Espoirs humains, contrariés par les dieux.

De nos mornes vies et amours, ils font

un théâtre de passions imprévisibles.

Ils créent l'obscure clarté de l'air.

- Médée - Euripide - ( traduction Robin Robertson ) -

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Commentaires (7)

1. Aifelle (site web) 17/11/2017

Quand on le rencontre, on se demande en effet comment il peut écrire des romans aussi durs et noirs. J'ai eu la même impression avec Sandrine Collette, alors qu'ils sont charmants.

2. Marilyne 17/11/2017

@ Aifelle : je me suis faite exactement la même réflexion que toi ! ( également à chaque fois que j'ai rencontré un auteur de roman noir ). Et je ne pensais pas non plus rencontrer quelqu'un d'aussi d'engagé.

3. maggie (site web) 18/11/2017

Sa réécriture de Médée a l'air très particulière. En revanche, je lirai peut-être un de ses romans. Rien lu de cet auteur

4. Marilyne 21/11/2017

@ Maggie : oui, très particulière. Et c'est pour ça que j'y reviens... J'avais lu un des romans de David Vann, " Désolations ", trop de violence de tous type pour moi. Mais cette réécriture me rend extrêmement curieuse ( d'autant plus maintenant que je sais que c'est un réel projet d'écriture, pas un autre roman d'inspiration autobio )

5. chinouk (site web) 13/12/2017

Ah David Vann..... soupir...:) je me suis jeté dessus cette obscure clarté à sa sortie et aie été très surprise à sa lecture ! (cela m'apprendra de ne pas les les 4ieme de couv) il m'a fallu quelques pages d’adaptation, mais âpres j'ai complètement adhérer à ce livre, ou l'on retrouve la magnifique écriture de l'auteur. David j'ai eu la chance de le croiser en 97 dans les allées du Salon des étonnants voyageurs de St Malo, c'est quelqu'un de très accessible et très gentil .

6. Marilyne 14/12/2017

@ Chinouk : oui, je me souviens de ton billet sur " L'obscure clarté de l'air " et de ta surprise. Après la rencontre, j'ai finalement craqué pour ce roman, les adaptations de mythes me rendent toujours curieuse. A suivre... ;) Et c'est vrai que c'est un plaisir de rencontrer David Vann !

7. Itzamna Librairie (site web) 03/01/2018

Bonjour,
Je retiens "L'obscure clarté de l'air" pour une lecture commune ! Reste à définir la date ;-)
Bonne lecture.

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