Europe : Javier Cercas

L'écrivain espagnol Javier Cercas ( auteur notamment de Les soldats de Salamine 2002 - Le monarque des ombres 2018, parus en français aux éditions Actes Sud ) était présent au Salon du Livre de Paris. 

Il était l'invité de la Scène Europe pour un entretien intitulé Dans la mémoire de l'Europe, animé par le journaliste Claude Askolovitch. Cet entretien a eu lieu sans traducteur, Javier Cercas pratique avec aisance le français, le ton était vif et passionné.

Javier cercas

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La jeunesse de Javier Cercas s'est déroulé durant la fin du franquisme. Il a dit qu'à cette période il respirait " l'odeur de la merde ". Claude Askolovitch lui a donc demandé ce qu'il sentait aujourd'hui, s'il percevait une odeur de l'Europe.

Javier Cercas a répondu que ce qu'il respire, c'est l'odeur des années 30, que pour lui c'était une évidence que les mêmes erreurs se répétaient. 

Au début du XXème siècle, l'Europe unie était la grande utopie, la grande idée, mais maintenant la croyance s'est perdue, il y a même des partis politiques anti-européens aux élections européennes. Dans chaque pays des partis politiques qu'il qualifie -de façon générale pour ne pas citer chacun - de National Populiste se manifestent, surtout depuis la crise de 2008.

Il a rappelé qu'en Espagne, jusqu'à il y a peu, il n'y avait pas de parti d'extrême-droite, après la dictature, et que c'était un mystère pour les politologues. C'est avec l'apparition du nationaliste catalan qu'un parti nationaliste espagnol s'est développé, comme en réponse. C'est le parti Vox ( fondé en 2013 ). C'est encore un " petit " parti mais il va prendre de l'ampleur.

L'Histoire se répète, mais elle utilise des masques différents. Cependant, sous le masque, c'est le même visage. C'est dangereux, parce que nous nous méfions du totalitarisme, nous savons le combattre mais nous ne savons pas combattre le National Populiste, ce masque là. Quand on affirme que la démocratie est sûre, alors là, elle est en danger. Ce n'est pas acquis. Le fascisme a trop été dédiabolisé, mais on ne le comprend pas, donc on ne comprend pas sa terrible attraction possible. Des intellectutuels s'y sont fourvoyés. Son attraction, les réponses qu'il donne, c'est son danger.

L'Europe Unie, c'est la seule utopie raisonnable.

Mais cette utopie a été créée par une élite à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, que j'appelle le deuxième suicide de l'Europe; une élite politique et intellectuelle. Leur projet était visionnaire pour empêcher la destruction totale de l'Europe. Depuis 1000 ans, il y avait toujours eu des guerres entre les grands pays. C'était un projet très ambitieux, original, aussi très difficile du fait des différences entre tous les pays, différences de langues, de cultures, d'histoires, et les antagonismes dus à cette histoire, aux guerres. Mais c'est la seule façon de préserver la paix et la démocratie. Cependant ce grand projet reste un projet d'élites, parce que les populations ne l'ont pas reçu, ne sont pas convaincues. Par contre, les Populistes ont réussi à convaincre du contraire. Durant les crises, il s'empressent de ressortir les vieilles certitudes qui se veulent rassurantes, et faciles, comme le nationalisme.

Comment raconter une histoire de l'Europe aux populations ? Y-t-il un grand roman de l'Europe ?

Je ne vois pas la nécessité d'un roman européen, c'est-à-dire d'un roman qui parle toutes les langues. Cervantes a écrit un grand roman européen alors qu'il se déroule dans un petit coin d'Espagne. Balzac a écrit de grands romans européens.

Je ne crois pas que l'écrivain pense à de grandes idées. Il suit ses obsessions, il formule des questions complexes, il pointe les questions complexes, il n'y répond pas. La littérature est utile si elle ne cherche pas à être utile, sinon c'est de la propagande ou de la pédagogie. La littérature est utile quand elle cherche à comprendre. Quand on comprend, on peut se protéger.

Avec le coeur, je suis avec la victime, mais intellectuellement, en littérature, je suis plus intéressé, attiré, fasciné, par le bourreau. Les barbares sont les plus difficiles à comprendre. Ce qui me paraît essentiel en littérature, c'est l'attraction pour l'autre, pour celui qui ne pense pas comme moi, que je ne comprends pas.

Le monarque des ombres est mon roman le plus important, car c'est le premier que je voulais écrire, mon roman familial. Mais je n'écris pas des romans historique, je parle du présent, je parle de l'héritage de la guerre d'Espagne. Nous avons tous un bon et un mauvais héritage. Alors, que fait-on du mauvais héritage ? On peut le cacher, l'édulcorer, le réinventer. On doit le connaître et le comprendre, il n'y a rien à cacher. 

Par exemple, le tombeau de Franco. Il ne s'agit de le détruire. Notre pays a fait ça, a vécu ça. Il faut le dire, le montrer. Il ne s'agit pas de l'honorer mais bien de le garder en mémoire, en démonstration, rendre le corps à la famille et en faire un monument d'histoire. Détruire, effacer, ce n'est pas la solution. En Espagne, notre guerre s'est terminée en 1975, à la mort de Franco. C'est un passé très proche, un héritage très récent. 

Ce qui m'intéresse justement, ce sont ces moments de bascule, ces moments essentiels, comme dans mon roman L'anatomie d'un instant, sur le coup d'Etat de 21 février 1981. J'utilise cet oxymore " trahison vertueuse " ou " héros de la trahison " ( comme dans Les soldats de Salamine également ). Les protagonistes de mes romans sont des gens qui disent Non à l'un de ces moments essentiels, ils sont donc comme des traitres aux leurs. Il faut raconter, essayer de comprendre.

Quand j'ai écrit L'imposteur, j'ai découvert que beaucoup de gens préfèrent le mensonge, c'est bien plus facile à comprendre et à raconter. La vérité est toujours complexe et difficile.

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Commentaires (4)

1. Ingannmic (site web) 20/03/2019

Merci pour cet entretien très intéressant, qui fait écho au "Silence des autres", que j'ai pu aller voir, finalement (et aimé, mais quel film glaçant...)

2. Dominique (site web) 20/03/2019

merci cela me console de ne pas avoir rencontré cet homme que j'admire beaucoup

3. Marilyne 20/03/2019

@ Ingannmic : Oui, j'ai pensé comme toi, au cours de l'entretien, au documentaire " le silence des autres ", notamment avec le fait " d'effacer " l'histoire ( plaque de rues et la polémique autour du tombeau de Franco )

@ Dominique : avec plaisir. J'espère que tu auras une autre occasion de le rencontrer, à Lyon, en librairie.

4. Anna (site web) 03/04/2019

Passionnant... Je n'y suis pas allée cette année. un peu dommage...

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