La mort en été - Yukio Mishima

Mishima

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- Traduit de l'anglais ( selon la volonté de l'auteur ) par Dominique Aury -

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Voilà ( trop ) longtemps que je désirais lire Yukio Mishima. Le choix n'était pas évident, l'auteur fut prolixe, il mêla les genres et les tons, des romans et nouvelles, du théâtre, un récit autobiographique, des récits de voyage et des essais.

Devant cette variété, j'ai finalement jeté mon dévolu sur un recueil de nouvelles, une sélection de diverses publications. Je crois avoir fait le bon choix ( d'autant que ce recueil s'ouvre sur une citation de Baudelaire ). D'après ce que j'ai lu - dans ce recueil puis dans quelques articles sur l'auteur - les nouvelles recoupent les grandes thématiques de l'oeuvre, les douleurs de l'homme, ses obsessions. J'ai également pu goûter ainsi à son talent, ou plutôt ses talents, qu'ils soient du sens du récit, celui de la description ou de l'expression de l'intime. Dans ce recueil, j'ai pu aussi m'intéresser au théâtre avec une courte pièce puis avec un récit autour du théâtre Kabuki.

Ce recueil m'a fait forte impression quant à l'écriture et aux thèmes latents. A travers les dix nouvelles, c'est une immersion dans la culture, la mentalité, les traditions japonaises, les superstitions aussi, que nous offre la lecture; souvent via des personnages féminins, épouses, geishas.

Son titre est le titre éponyme de la première nouvelle, l'une de celle qui me restera. J'ai été impressionnée par ce récit de deuil, par la profondeur, tout en sobriété, et pourtant en ellipse parfois. Mishima ne ménage pas ses personnages, il ne les accable pas non plus, dans cette nouvelle. C'est le trouble, le malaise, la tension narrative qui m'ont interpellée. J'ai songé aux nouvelles de Raymond Carver ( que j'avais eu tant de mal à chroniquer d'ailleurs ).

D'énormes masses de nuages bouillonnaient, gigantesques et paisiblement majestueux. On aurait dit qu'ils absorbaient tous les bruits d'ici-bas, même la rumeur de la mer. C'était au plus haut de l'été, il y avait de la colère dans les rayons du soleil. "

Profondeur - ou manque de profondeur - tel me semble l'un des mots pour qualifier l'aspiration ( l'inspiration ? ) dans les récits de Y.Mishima. Dans les nouvelles suivantes ( il n'est pas du tout toujours question de mort ), j'ai perçu une véritable quête de pureté, un absolu intransigeant. La beauté est cruelle, les pages la décrivant magnifiques. Les textes racontant des scènes plus quotidiennes dénoncent, avec cynisme ou dérision, la mesquinerie et les compromis. Il y a l'hypocrisie des codes sociaux, la soumission et la docilité féminines, la jalousie, l'argent. Et le sens du sacré. Toujours l'absolu. Entre spirituel et sensuel. Les plus belles nouvelles, selon ma sensibilité, celle du Prêtre du temple de Shiga et son amour, celle extrêmement dérangeante et violente ( pas seulement par le sang ) intitulée Patriotisme.

Ce récit Patriotisme est lu comme prophétique puisqu'il relate le suicide d'un jeune officier et de son épouse, le Seppuku qu'exécutera Mishima; d'autant plus prophétique qu'une adaptation filmique sera tournée dans laquelle l'auteur jouera. Mais ce n'est pas cet aspect qui m'a totalement saisie. C'est l'érotisme, le charnel aussi fort que le spirituel, la puissance des émotions ressenties par les deux personnages aussi violentes que leurs morts, les mots sur les corps, passionnés ou martyrisés, d'une telle présence.

" Les derniers moments de ce couple héroïque et consacré furent à faire pleurer les dieux. "

Sens du sacré, sens du tragique, du sublime. L'excès, l'absolu, la représentation; le théâtre donc, récurrent. L'art et l'amour. Si je connaissais, un petit peu, le théâtre Nô, j'ai découvert le théâtre Kabuki, second " genre " du théâtre traditionnel, et les onnagata. Les onnagata sont des comédiens jouant des rôles féminins. Tout leur art n'est pas d'imiter une femme mais d'exprimer la féminité, dans ses sentiments, ses expressions, sa pensée, selon la perception des hommes. L'onnagata est à la fois homme et femme. Les pages de la nouvelle portant ce titre décrivant le comédien, m'ont impressionnée par la faculté de l'auteur à écrire ce paradoxe et cet art; cet art qui m'a fascinée, a suscité l'envie d'en savoir plus.

Ce théâtre masculin aux intrigues dramatiques présentait des spectacles avec musiques et danses, des costumes somptueux et des maquillages plutôt que des masques. Ce théâtre est apparu à l'époque d'Edo ( XVIIème au XIXème ) et fut l'un des sujets de prédilection des artistes d'ukiyo-e - image du monde flottant - l'estampe.

- Un article de présentation sur le site de l'Unesco ICI ( le théâtre Kabuki est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité )-

Sharaku

- Toshosai Sharaku - L'onnagata Segawa Tomisaburo II - ( 1794 )

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Evidemment, je relirai Yukio Mishima; certainement son récit autobiographique Confessions d'un masque, après un roman. Si j'osais, je me lancerai dans la tétralogie de La Mer de la fertilité. 

Avez-vous déjà lu Yukio Mishima ? Quels sont les titres que vous avez choisis ? 

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Commentaires (10)

1. keisha 13/07/2018

J'avoue que non, jamais lu. Pas trop plombant quand même?

2. Marilyne 13/07/2018

@ Keisha : non, pad plombent, plutôt prenant. Et puis dans ce recueil certaines nouvelles sont plus " légères ", à la dérision.

3. yuko (site web) 13/07/2018

Je ne connais malheureusement pas l'auteur mais il semble avoir touché à un peu tous les styles... Cela me tente bien :) Belle journée à toi !

4. Lilly (site web) 13/07/2018

L'auteur voulait être traduit en français depuis l'anglais ?

Quel billet en tout cas ! Comme toi, je veux lire Mishima depuis longtemps, mais je ne sais pas par où commencer. J'ai beau ne pas être friande de nouvelles, tu parles si bien de ce recueil que j'ai envie de craquer (tout en me disant que je ne vais rien comprendre, puisque je ne sais rien de la culture et des arts japonais...).

5. maggie (site web) 14/07/2018

Je n'ai jamais lu cet auteur. On m'avait conseillé le pavillon d'or mais je pense que ces nouvelles sont un bon début...

6. Marilyne 14/07/2018

@ Yuko : c'est certain qu'il y a du choix même si il me semble que ce sont les romans les titres les plus connus.

@ Lilly : très étonnée aussi pour ce choix de traduction ! Il est précisé mais pas expliqué.
Merci pour le billet, pas évident. Pas sûre que tu ne comprennes rien, c'est surtout une atmosphère qui fait entrer dans la culture. Si tu choisis un roman, tu m'aideras pour mon prochain choix...

@ Maggie : Le pavillon d'or m'a été conseillé aussi mais le louche de plus en plus vers La mer de la fertilité. Il y a plusieurs recueils de nouvelles publiés , et un folio 2 euros aussi il me semble.

7. Autist Reading (site web) 16/07/2018

Je n'ai jamais osé m'attaquer à Mishima qui m'a toujours semblé hors de ma portée, de par les thèmes de son oeuvre, tout comme de par la forte identité japonaise de ses textes. A te lire, on a l'impression que c'est super accessible, mais je continue à douter d'être équipé pour...

8. Marilyne 17/07/2018

@ Autist Reading : nan, nan, nan, tu me l'as déjà faite celle - là, avec la littérature allemande ;) . Je reconnais pour le culturel japonais mais justement, ça permet de plonger dans l'esprit. Tout a fait accessible, si, si. La difficulté, c'est surtout de choisir un titre. Bonne chance :)

9. Annie (site web) 18/07/2018

J'ai lu Mishima il y a si longtemps que je pourrais presque dire que je ne l'ai pas fait. J'en garde un souvenir difficile. Peut-être étais-je trop jeune- Donc une nouvelle aventure à envisager !

10. Marilyne 19/07/2018

@ Annie : te souviens-tu de quel titre il s'agissait ? Peut-être était-il difficile celui-ci. Pour ce recueil de nouvelles, la lecture m'a semblé fluide.

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