Le dieu vagabond - Fabrizio Dori

Le dieu vagabond

- Sarbacane - janvier 2019 -

Eutis le vagabond a d'étranges pouvoirs de divination. Rien de plus normal : il faisait partie autrefois de la cour de Dionysos, le dieu de l'ivresse. Maudits des dieux, il se retrouve condamné à partager le quotidien des humains, dans un monde tristement dépourvu de magie. Jusqu'au jour où Hécate, la reine des spectres, lui confie une mission : le voilà parti en quête de son monde perdu, accompagné d'un drôle de fantôme et d'un petit professeur à la vue basse.

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Ce bel album ( cent cinquante pages épaisses, reliure tissus ) qui peut paraître tout-à-fait fantaisiste, voir fantasmagorique, est une réussite par sa richesse narrative et graphique.

Sur ses pages colorées, il nous raconte le périple - pour ne pas écrire l'épopée - d'Eutis, ami de Pan, satyre de Dionysos, exilé dans le monde humain, ne pouvant rejoindre son univers parce que maudit par Artémis pour avoir poursuivi l'une de ses nymphes.

La BD s'ouvre sur un contexte réaliste : Eudis est tel un SDF, habitant à la belle étoile dans un champ de tournesol aux abords d'une ville. Des personnes le sollicitent pour des soi-disant pouvoirs de divination. Un concours de circonstance lui permet de rencontrer Hécate qui lui dévoile comment annuler sa malédiction, en apportant un présent précis au dieu des Enfers Hadès.

L'album mêle donc mythologie et réalisme, à la façon d'un road movie, ou plus exactement à la façon d'un récit épique, celui d'Ulysse. Eudis sera confronté à trois épreuves ( équivalent au combat, à la tentation des sirènes et à la descente aux Enfers ). Et c'est l'un des aspects fascinants, mêler ainsi le contemporain aux mythes. 

L'auteur et illustrateur Fabrizio Dori signe un hommage aux mythes, à leur intemporalité et leur universalité, remarquable, sans lourdeur, avec des touches d'humour, de tendresse, en parfaite humanité. Il nous parle d'amour, de mort, de destin. Le récit est rythmé par les rencontres, souvent improbables, par des scènes oniriques, par des passages dans d'autres mondes.

J'ai particulièrement aimé celui dans le Royaume des Invisibles, monde souterrain, pourtant on ne plus réaliste, autant contemporain qu'universel, celui des laissés-pour-compte de la société. C'est une cour des miracles, un carnaval dans les profondeurs, évocateur - " Clochards, boiteux, bâtards... tous les damnés du monde trouvent refuge ici. Toutes les villes ont des routes secrètes, et toutes les routes mènent ici. [...] Nous formons le petit peuple de ceux qui ne sont rien, et à ce titre notre condition est proche de celle des fantômes et des morts. " -

Et ce carnaval des affres humaines, le lecteur le retrouve dans les personnages des fantômes dont les costumes rappellent la Fête des morts mexicaine; dans la fête foraine d'Aphrodite - qui pourrait être aussi Circé - satisfaisant tous les désirs jusqu'à l'oubli de soi, des autres - " En ce moment, la galerie des glaces est à la mode. Les gens ne se lassent pas de leur propre image. Mais le Sphinx est plutôt une attraction qui prend la poussière. " - 

Fabrizio Dori est un excellent dessinateur et coloriste qui joue des références à plaisir, prolongeant et accompagnant par des références artistiques cet hommage à l'universalité des mythes. Les tons des pages servent les atmosphères tandis que la variété des styles graphiques rythme les péripéties. 

Le trait est celui de Vincent Van Gogh ( qui apparaîtra ) pour les paysages, la nature ( une magnifique illustration est reprise en grand format sur les pages de garde ). Les scènes mythologiques, lorsqu'elles sont en silhouettes noires figurent les représentations sur les vases antiques; lorsqu'elles sont chatoyantes, sensuelles, elles interpellent par leur esthétique Art Nouveau, la féminité selon Mucha. J'ai pensé à Beardsley aussi. Il me faut citer également les trois pages sur lesquelles le dessin japonais est à l'honneur, celles sur lesquelles la violence des images inspirées des gravures d'Otto Dix raconte la guerre. J'en oublie, c'est certain.

Une odyssée surprenante, extra-ordinaire. 

- Tu ne te lasses jamais de raconter tes histoires ?

- Les mythes sont faits pour être racontés. Sans ça, le monde s'appauvrit et meurt. "

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Commentaires (9)

1. Kathel (site web) 17/01/2019

Ah oui, 2019, c'est tout nouveau, mes bibliothèques ne connaissent pas encore... On pense à l'art nouveau, effectivement, cela semble très riche...

2. Marilyne 17/01/2019

@ Kathel : première balade en librairie de l'année :)

3. Jérôme (site web) 17/01/2019

Surprenant ! Déjà une belle trouvaille graphique en ce début d'année, ça démarre bien ;)

4. Lili (site web) 17/01/2019

Alors là, je dois dire que tu as mis le doigt sur une oeuvre qui me tente sacrément, tant pour le propos que pour les références artistiques. Et que dire de ces planches super colorées et super alléchantes ?!

5. Marilyne 18/01/2019

@ Jérôme : je suis optimiste pour la suite :-D

@ Lili : je l'ai même saisi à deux mains cet album ! J'espère que tu auras l'occasion de le découvrir, il est foisonnant.

6. Annie (site web) 20/01/2019

Mais où trouves-tu toujours ces livres merveilleux ?
Je sens qu'il va me falloir bientôt me rapprocher de la ville...

7. Marilyne 21/01/2019

@ Annie : je passe trop de temps dans les belles ( et nombreuses, et spécialisées pour certaines ) librairies lyonnaises. Tout en appréciant particulièrement mes séjours dans des endroits bien moins urbains.

8. Alys (site web) 27/01/2019

Je l'ai lue aussi et je l'ai trouvée très bien, même si le dessin très diversifiée m'a déroutée au début.

9. Marilyne 28/01/2019

@ Alys : c'est vrai qu'il est déroutant cet album, j'avoue que c'est ça aussi qui m'a accrochée ;)

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