Les filles de Salem - Thomas Gilbert

Fille salem

- Dargaud - septembre 2018 -

Une plongée passionnante et terrifiante dans l'univers étriqué et oppressant de la colonie de Salem, en Nouvelle-Angleterre, au 17e siècle. Un village dont le nom restera tristement célèbre pour l'affaire dite des « Sorcières » qu'Abigail nous raconte, elle qui, à 17 ans, fut une des victimes de l'obscurantisme et du fanatisme religieux à l'oeuvre. Tout commence quand un jeune garçon lui offre un joli petit âne en bois sculpté...

Evidemment, comme j'avais le projet de lire la pièce d'Arthur Miller Les sorcières de Salem, j'ai craqué pour cette BD qui reprend le sujet sur pas moins de deux cent pages.

L'approche est différente, le sous-titre est éloquent : Comment nous avons condamné nos enfants

La narratrice, Abigail Hobbs, se souvient du " jour où tout a commencé ", comment les dissensions se révèlent, comment une forme d'intégrisme se développe dans le village autour du pasteur.

Dans cet album, Thomas Gilbert, qui signe scénario et dessinsoriente le regard vers la condition des femmes, comme l'indique le titre. Les premières pages sont saisissantes : la toute jeune fille, 14 ans, ayant reçu un modeste présent d'un garçon de son âge, se voit déclarée femme, puis, à ce titre, emprisonnée dans des règles comportementales strictes ( les yeux baissés, les cheveux attachés... ). Peu à peu, en suivant ses pas, nous découvrons ce village, ses habitants, ses histoires, ses dangers. Il y a les tribus indiennes alentours, la rivalité avec Salem Town, les interdits et les commérages d'une communauté réduite, le fanatisme du pasteur qui veut régner par la terreur. Et puis la mauvaise saison de pluie qui gâche les récoltes. La disette s'annonce. Les ressentiments. Les premières victimes en seront cette femme qui vit seule avec sa fille, les seules catholiques; ces femmes qui ont le mauvais goût de tenir une auberge, l'un des derniers endroits où l'on s'amuse encore. Il y a les morts en couches, le bouleversant accouchement en prison. Il y a le corps et le sang des femmes.

L'auteur et illustrateur nous montre l'inquiétude qui s'installe, le sentiment d'abandon, et le besoin d'un coupable, d'un exutoire à cette misère sociale. Les scènes nocturnes de rue sont édifiantes en démonstration de l'hystérie collective. Et l'usage de la peur, du diable, pour souder la communauté autour d'un ennemi commun.

La lecture de la pièce d'Arthur Miller terrifie. La lecture de l'album de Thomas Gilbert révolte.

D'une grande maîtrise narrative et graphique, cet album nous plonge dans la tourmente et les tourments, la tension et l'oppressant. La violence est diffuse, présente, prégnante, jusqu'aux arrestations, au procès, aux condamnations. Des sacrifices expiatoires. Toute cette atmosphère de misère et de rage est parfaitement rendue par les couleurs passées, froides ( les jaunes délavés, les bleus et les verts grisés, et puis ce orange, ces rouges, pour la colère, le feu ), les visages grimaçants et les corps déformés, étirés, la pluie, la nuit, des silhouettes, des ombres... Nous sommes dans la boue et l'obscurité; la boue et l'obscurité de la superstition, de l'obsession, dans " le camp des plus forts, le camp de l'ordre, le camp des hommes ".

" Le Malin vient à nous ? Eh bien, allons à lui ! Mais cette fois, pas seulement théologiquement. "

" Plutôt que de chercher le diabolique en nous... traquons celui qui nous semble étranger. "

Les choix graphiques sont fins et efficaces; comme les représentations traditionnelles du démon insérées, juste une case sur une planche, lors de scènes de violences, de tensions; comme ces premières pages sur lesquelles Abigaïl brode, cloitrée parce que femme. C'est cette broderie que nous voyons. Elle brode pour nous  " ma vie, ma ville, mon petit monde, mon univers minuscule. ". Et elle nous raconte l'enfer sur terre.

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Un peu de fraicheur, l'enfance et la nature avant que la nuit ne tombe sur Salem

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Commentaires (8)

1. Autist Reading (site web) 17/12/2018

" Plutôt que de chercher le diabolique en nous... traquons celui qui nous semble étranger. "
C'est malheureusement toujours d'actualité...

2. Annie (site web) 17/12/2018

Dommage, les photos ne se sont pas affichées. J'ai visité Salem il y a quatre ou cinq ans et j'en garde un beau souvenir dont celui de la visite de la maison aux sept pignons, que Nathaniel Hawthorne a immortalisée.
Ce qui s'est passé là est pourtant terrible.

3. Marilyne 17/12/2018

@ Autist Reading : tout est dit...

@ Annie : j'ai noté il y a quelques jours l'auteur Nathaniel Hawthorne que je n'ai jamais lu !

4. Jérôme (site web) 18/12/2018

Une de mes prochaines lectures. Je veux bien croire que l'on ne sorte pas indemne d'un tel album !

5. niki (site web) 18/12/2018

et dire que tout cela fut la faute de l'ergot du seigle

6. Marilyne 18/12/2018

@ Jerome : il fait 200 pages et je ne l'ai pas lâché avant la dernière. Le graphisme nous plonge littéralement dans le malaise et l'angoisse.

@ Niki : j'ai lu ça comme une des possibles explications !

7. Lili (site web) 19/12/2018

je me tâtais pour cette BD. Ton avis me convainc.

8. Marilyne 19/12/2018

@ Lili : ah, j'en suis ravie. J'ai hésité aussi, pas certaine d'accrocher au graphisme, heureusement la curiosité l'a emporté sur mes hésitations ;-)

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