La rébellion - Joseph Roth

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- Point -

- Traduit de l'allemand par Dominique Dubuy et Claude Riehl -

J'avais présenté Joseph Roth lors de la chronique de La crypte des Capucins. Ce roman La rébellion revient également sur la période de l'après Première Guerre Mondiale et la chute de l'Empire, la disparition d'une certaine société autrichienne.

Ce roman au titre évocateur relate le retour à la vie civile du soldat Andreas Plum à présent unijambiste et médaillé, reconverti en joueur d’orgue de Barbarie avec licence gouvernementale à l’appui pour exercer à sa sortie de l’hôpital militaire. Lors de ses pérégrinations musicales dans les cours d’immeubles, il fait la connaissance d’une jeune veuve résolue qui le considère comme un parti rassurant et l’épouse promptement. Andreas Plum n’est pas un personnage sympathique dans cette première partie du récit. Il professe une pieuse candeur, dévoué, malgré sa jambe de bois, à son Gouvernement, son Dieu, à toutes hiérarchies, institutions et valeurs de sa société qu’il ne perçoit pas moribonde, hypocrite, amnésique; dont il ne perçoit pas les bouleversements, notamment politiques et moraux, plus que toile, trame de fond de ce roman. Pour Andreas, les insatisfaits du système et du pouvoir sont des païens, y compris les infirmes de guerre qui se plaignent. Lui n’est pas un profiteur, un bolchevique, un mendiant; Andreas Plum, le modeste loyal et fidèle serviteur des Supérieurs et des Lois avec majuscule qu’il idéalise. Eux savent, il n’y a pas d’injustice, la preuve, il a été décoré et comblé de bienfaits… Jusqu’au jour où un Monsieur contrarié s’en prend à lui dans un tramway, un Monsieur dont il partage les convictions d'ailleurs. Mais, blessé dans son amour-propre de soldat médaillé, perturbé par cette situation qu’il ne comprend pas, il s’emporte, la confrontation devient violente, la police intervient, la Justice intervient, il est arrêté, sa licence lui est retirée, il est emprisonné.

Après avoir été mutilé, Andreas Plum est dépossédé de ce qui faisait sa vie, sa foi cette patrie de l’âme – « Certes, il n’a pas volé ni tué mais il a perdu Dieu. On peut perdre Dieu. Comme on peut perdre une jambe. Le genou se déboîte et Dieu tombe. » -, ses illusions de bonheur, son univers et un monde qui s’effondrent. Un monde dans lequel il s’égare pour le découvrir pendant son isolement à la prison – « longue chute dans la pénombre ». Une vision à le rendre fou, une rébellion que l’on peut qualifier de spirituelle qui le rend fou.

« Sa nouvelle liberté était encore un cachot pour lui, le pays où il vivait et où on l’avait fait souffrir lui semblait être une immense cour de prison dans laquelle provisoirement on l’autorisait à se promener avant que de lui faire réintégrer sa cellule. »

De révolte en actes, il n’y aura pas, il est trop tard, Andreas quitte ce monde.

Folie, absurde, aveuglement sur un récit réaliste, tout cela m’a fait songer à la lecture aux accents kafkaïens que j’ai présentée précédemment, Jeunesse sans Dieu de Ödon von Horvath. Je suis frappée par cette récurrence, sombre et visionnaire, du thème de « la démence de la société » ( alors que dans ce récit, le propos ne concerne pas le nazisme ) chez ces auteurs de langue allemande de l’entre-deux guerre. Joseph Roth a écrit La rébellionDie Schmiede – en 1924. Sa plume y est d’une vigoureuse ironie et pourtant elle se fait également tendre et triste sur la catégorique crédulité de son personnage et ses ultimes cris de colère ; d’une douloureuse compassion.

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- Lire les Classiques avec Stephie -

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Commentaires (6)

1. Anne (site web) 06/02/2014

Tu sais quoi ? C'est celui-ci que j'ai, pas La marche de Radetzki ;-)

2. Marilyne 06/02/2014

@ Anne : merci pour le fou rire :-D

3. clara (site web) 07/02/2014

J'ai honte.. encore un auteur inconnu pour moi !

4. Dominique (site web) 07/02/2014

Pas lu celui là, mais je viens de lire la correspondance avec Zweig, interressant mais un peu ennuyeux au fil des lettres car il y a beaucoup de répétitions

5. claudialucia (site web) 07/02/2014

J'ai essayé de lire cet auteur il y a longtemps et j'ai abandonné. Je suppose que je l'ai trouvé trop noir, trop pessimiste. Ou alors, le moment n'était pas encore arrivé! Il faudra que j'essaie à nouveau. Le pessimisme de cette société entre les deux guerres doit pouvoir s'expliquer aisément par le traumatisme de la guerre de 14_18, la défaite, le traité de Versailles et les difficultés économiques qui en découlèrent. Une société qui ne parvient pas à se redresser.

6. Marilyne 07/02/2014

@ Clara : alors contente de te le présenter :) ( laisse tomber les histoires de honte ! )
@ Dominique : d'accord, mais que veux-tu, quand je vois Correspondance + Zweig, faut que j'aille lire ^^
@ Claudialucia : bien-sûr pour les explications historiques, dans cette chronique ma remarque portait sur l'expression littéraire de ce malaise et de cette désespérance, ce choix narratif de ne pas présenter le personnage pessimiste mais plutôt aux prises avec la folie ( qu'elle soit extérieure ou intérieure )

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