Une forêt d'arbres creux - Antoine Choplin

Foretchoplin

- La fosse aux ours 2015 -

Terezin, République Tchèque, décembre 1941. Bedrich arrive dans la ville-ghetto avec femme et enfant. Il intègre le bureau des dessins. Il faut essayer de trouver chaque matin un peu de satisfaction en attrapant un crayon, jouir de la lumière sur sa table à dessin, pour enfin s'échapper du dortoir étouffant, oublier la faim, la fatigue et l'angoisse. Chaque jour se succèdent commandes obligatoires, plans, aménagements de bâtiments. Chaque nuit, le groupe se retrouve, crayon en main, mais en cachette cette fois. Il s'agit de représenter la réalité de Terezin sans consigne d'aucune sorte. Et alors surgissent sur les feuilles visages hallucinés, caricatures. Tout est capté et mémorisé la nuit puis dissimulé précieusement derrière cette latte de bois du bureau des dessins.

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Cette quatrième de couverture raconte l'histoire et l'Histoire. Le billet de Choco, abondamment illustré des dessins de Bedrich Fritta assassiné à Auschwitz, présente très bien cette lecture. 

Lire Antoine Choplin, c'est lire son écriture singulière, une écriture d'images suggestives, son regard porté au coeur de l'humain. Ce texte d'une centaine de pages, presque une nouvelle, ne fait pas défaut. La narration est aussi distanciée des évènements extérieurs que profondément intime, sans appuyer. C'est à dire que l'écriture, comme dans son roman Le Héron de Guernica, épouse l'art des personnages. 

Le dessin et son sujet se mêlent comme mer et ciel aux horizons d'hivers "

La distance dans les descriptions des scènes, c'est cette déshumanisation, le vide de la vie, un blanc pour tous ces violents traits noirs. Des " ils " et " hommes en uniformes ", ne pas explicitement dire, ne pas commenter, décrire. Si peu de couleurs, peu de sons - des sanglots, des chants - peu de paroles. Toujours des images. Des passages splendides qui éclatent devant les yeux. Ce texte, c'est un aplat et Antoine Choplin y dessine des perspectives, y décrit le regard de l'artiste, derrière son art. Elles sont belles, sans aucun doute, ces scènes isolées. Elles pourraient presque se suffire à elles-mêmes pour dire Terezin. Comme chacun des dessins. Les titres des chapitres, comme des titres de tableaux, désignant un espace, un regard. Alors, ce récit ne m'a pas semblé tenir ses promesses de fond. L'histoire en prétexte, esquisse narrative.

Le sujet est particulièrement difficile. Si j'ai apprécié la qualité évidente de cette lecture, l'aigu de la plume, ce talent de mêler l'art à l'écriture, il m'a manqué ce murmure éloquent tout en retenu, cette générosité du récit, le vibrant suspendu, la force et l'émotion saisies dans Le héron de Guernica et La nuit tombée, la force de l'émotion.

Pas franchement déçue - si ce n'est par les dernières pages d'épilogue qui s'appliquent sans la finesse d'estampe narrative si évocatrice que je connais d'Antoine Choplin à nous dire ce que devient chacun des personnages au terme des années de camps nazis - plutôt frustrée.

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- Les billets toujours enthousiastes de Noukette et Jérôme qui renvoient vers d'autres liens -

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Moi qui aime tant les arbres, ce titre symbolique dès les premières pages :

Juste derrière les deux ormes passe la clôture de fils de fer barbelés, quatre ou cinq lignes noires et parallèles rythmées par les poteaux équidistants. Drôle de portée avec ses barres de mesure, vide de toute mélodie, et contre laquelle, à bien y regarder, semble se disloquer la promesse des choses. Car à l'oeil englobant de Bedrich, les deux arbres naguère palpitants et qui le renvoyaient à la fratrie des arbres du monde, lui apparaissent maintenant, par le seul fait de ces barbelés, comme un leurre. Au mieux, ils s'évanouissent en tant qu'arbres pour n'être plus que créatures incertaines, soumises à plus fort qu'elles-mêmes. Pour peu, ils ne seraient bientôt plus qu'une illusion de la perception, jetés en irréalité par le trait de la clôture. 

[...]

Les forêts portent les espoirs, il se dit. Elles ne trompent pas. On n'a jamais rapporté le cas d'une forêt d'arbres creux, n'est-ce pas. "

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Commentaires (17)

1. Asphodèle (site web) 08/09/2015

Un auteur que j'ai envie de découvrir ...de plus en plus mais je vide un peu mes étagères avant, il y a de quoi faire ! ;)

2. Aifelle (site web) 08/09/2015

Je le lirai c'est sûr, j'aime trop son écriture.

3. martine (site web) 08/09/2015

Ce matin, dans la salle d'attente de mon médecin préféré (tu sais... celui des mardis matins ?), c'est ce livre que j'ai ouvert.

4. Anne (site web) 08/09/2015

Autant commencer par celui-ci alors pour découvrir Antoine Choplin ?

5. Lili (site web) 08/09/2015

Je n'ai jamais lu Choplin mais son écriture m'attire indéniablement.

6. Valérie (site web) 08/09/2015

Je suis tout à fait d'accord, il m'a manqué un petit quelque chose par rapport à La nuit tombée. J'ajoute ton lien dans mon billet à venir.

7. Marilyne 08/09/2015

@ Aspho : bien-sûr, bien-sûr, je comprends bien... ils sont pas bien gros ses livres tu sais ;)

@ Aifelle : j'espère bien que tu vas le lire, parce que j'attends impatiemment ta lecture ! ( comme celle de Kathel :))

8. Marilyne 08/09/2015

@ Martine : je vois bien... me demande si ce ne serait pas une Choco qui t'aurait rendue compulsivement curieuse :D

@ Anne : non, je te conseillerai, pour le rencontrer, " Le héron de Guernica ".

@ Lili : et cette attirance est justifiée !

@ Valérie : oui, ce petit quelque chose que l'écriture n'a pas aussi porté cette fois. Merci pour le lien.

9. Dominique (site web) 09/09/2015

je ne suis pas une grande lectrice de Choplin mais du sujet oui alors je note

10. Kathel (site web) 09/09/2015

J'ai tellement aimé La nuit tombée et Le héron de Guernica... Celui-ci, oui, sans doute, mais au bon moment...

11. Marilyne 09/09/2015

@ Dominique : je crains que, comme moi, tu ne ressentes la frustration. J'espère me tromper.

@ Kathel : j'attends ta lecture, j'attends, je suis patiente ;)

12. Moglug (site web) 11/09/2015

Tu parles remarquablement bien du style de Choplin ! Si tu n'es pas entièrement convaincue par ce titre, tu m'incites tout de même à ouvrir La nuit tombée qui m'attend depuis un moment ;)

13. Marilyne 11/09/2015

@ Moglug : je te remercie parce que j'ai essayé et cherché comment dire. Je me souviens que La nuit tombée t'attend, et maintenant j'attends ta lecture aussi ;)

14. Noukette (site web) 17/09/2015

La nuit tombée est un texte inégalable oui.. Mais j'ai retrouvé la voix que j'aime tant... Me reste encore le Héron, je me le garde sous le coude...!

15. Marilyne 19/09/2015

@ Noukette : merci de ton commentaire. Je comprends bien cet attachement à cette voix qui est regard. Aaah, ce héron, belle lecture à toi :)

16. Mind The Gap 22/09/2015

Cet auteur ne me tente pas. Le thème non plus, pas en ce moment !
J'ai retrouvé ton blog mais ton lien mis en commentaire chez moi ne fonctionne pas, je viens depuis chez Valérie, qui a aussi aimé ce livre mais moins que toi...

17. Marilyne 22/09/2015

@ Mind The Gap : je viens de regarder, le lien ne pouvait pas fonctionner, j'ai mis une virgule à la place d'un point... Promis, je ne l'ai pas fait exprès ;)

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