Neuf nuits - B.Carvalho

Neuf nuits

- Editions Métailié 2005 - Collection Suites 2012 -

- Traduit du brésilien par Geneviève Leibrich -

En août 1939, l'anthropologue nord-américain Buell Quain se suicide au cours d'un de ses séjours chez les Indiens Kraho, en Amazonie. Il avait 27 ans, venait de recevoir une lettre qu'il a brûlée et en a laissé quelques autres. Les circonstances exactes du suicide n'ont jamais été élucidées. 

Obsédé par cette information, l'auteur commence une enquête. Un impressionnant réseau de coïncidences s'accumule autour de lui au fur et à mesure qu'il progresse, se mêlant au souvenir de son père qui commerçait avec les Indiens de ces régions où il emmenait le petit garçon pendant les vacances scolaires. 

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De Bernardo Carvalho, j'avais lu 'Ta Mère. Ce roman m'avait impressionnée. J'avais choisi celui-ci pour poursuivre la lecture de l'auteur brésilien en son pays ( alors que 'Ta Mère se déroule en Russie ). J'ai tardé à le lire et je n'aurais pas dû. C'est un beau roman qui mêle avec brio réalité et fiction. Je me suis totalement laissée prendre par sa forme narrative, celle de l'enquête et des souvenirs.

Ce récit, sombre, est celui de l'auteur, son obsession pour les raisons du suicide de cet anthropologue en 1939, sans qu'il ne nous dévoile réellement les raisons de cet intérêt dévorant, avant les dernières pages.

Obsessionnel est bien le mot : la narration est double ( en cela, par le hasard des choix de lectures, la forme est proche de celle du roman Double fond de Elsa Osorio ), une lettre - écrite en italique- comme une voix off - d'un narrateur inconnu, d'un témoin ayant fréquenté l'anthropologue les derniers mois de sa vie, alternée avec le récit de l'auteur, sa quête, de l'Amazonie aux Etats-Unis. Cette (en)quête est documentée, des extraits de lettres de Buell Quain, de sa famille, des universitaires pour-avec qui il travaillait sont cités. Et, en litanie, pour chacun de ces récits, une première phrase qui se répète... 

Ce narrateur inconnu, dont nous apprenons l'identité également dans les dernières pages, - celui qui commence toujours par " ceci est pour vous quand vous viendrez " - vit à Carolina, la petite ville la plus accessible de laquelle il est possible de se rendre au village des Indiens Krahô. Il est celui à qui les Indiens sont venus annoncer le suicide de l'anthropologue; celui à qui ils ont remis ses affaires, dont les lettres qu'il a rédigées avant de mourir. Ce narrateur ne les a pas toutes envoyées, il en a conservé une, il attend le destinataire, persuadé que cette personne viendra, qu'elle voudra savoir, qu'il pourra lui remettre plus sûrement qu'en la confiant à la poste. C'est son récit à lui qui donne le titre au roman, ce sont les neuf nuits que Buell Quain et lui ont passées ensemble, l'anthropologue à raconter, cet homme qui se considérait comme un ami à écouter, à essayer de comprendre et d'imaginer ce qui lui était confié par cet homme à la personnalité enigmatique, inquiète, torturée; " son paradis et son enfer ".

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour eux. Et aussi pour le Dr Buell. Je lui ai donné la même chose qu'aux Indiens. La même amitié. Car, comme les Indiens, il était seul et désemparé."

" Je me demande comment les personnalités particulières se constituent. Si elles sont comme les autres, comme nous. [...] Quelle sorte de souffrance l'a mis en syntonie avec un univers pire que le sien ? "

Pas de chapitre pour ce roman, des passages numérotés, comme des notes, des étapes; ce roman comme un dossier peut-être, entre romanesque et reportage.

Le récit de l'auteur - celui qui commence par des variantes de " Personne ne m'a jamais posé de question. Et donc je n'ai pas eu à répondre. " - nous raconte à la fois le Brésil d'avant-guerre, la politique vis-à-vis des Indiens, les missions des anthropologues ( on y croise Levy-Strauss ), la méfiance à la veille de la guerre vis-vis des Américains, et ses souvenirs d'enfance, des souvenirs du Xingu, de cette région qui reste l'enfer pour lui, où son père l'entrainaît. Ses recherches l'amènent jusqu'au village des Indiens Krahô, et ce séjour n'a rien d'idyllique, encore une fois, méfiance, angoisses et incompréhensions. 

Les voyages avec mon père m'ont plutôt fourni une vision et une conscience de l'enfer associées à l'exotisme."

Alors, en filigranne de cette oeuvre de fiction, c'est le récit d'un fils, autant que celui de la déliquescence des communautés indiennes dont il est question, de leurs relations faussées, vouées à l'échec, avec le monde blanc occidentalisé.

" Je ne comprenais pas pourquoi les Indiens s'étaient installés là, ce qui leur avait pris, cela me paraissait d'une bêtise incroyable, et même d'un masochisme certain et une espèce de suicide. Je n'ai plus pensé à cela jusqu'à ce que l'anthropologue, qui m'a enfin amené chez les Krahô en août 2001, le dise : Voyez le Xingu. Pourquoi les Indiens sont-ils là ? Parce qu'ils ont été repoussés, acculés, ils ont fui jusqu'à s'établir dans ce lieu le plus inhospitalier et inaccessible, le plus impropre à leur survie et en même temps leur unique et dernier refuge. Le Xingu est tout ce qui leur restait. "

Une lecture passionnante que ces Tristes Tropiques, lecture sur la disparition et l'oubli.

L'illustration de couverture de la collection Suites est inspirée de la photographie en couverture de l'édition grand format. Il s'agit d'une photographie personnelle de Bernardo Carvalho, son premier voyage dans le Xingu avec son père, sa première rencontre avec les Indiens Krahô à six ans.

Neuf nuits bc

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- Participation au challenge Latino d'Elletres -

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Commentaires (15)

1. Aifelle (site web) 08/02/2018

Voilà donc tes lectures plus chaudes que les miennes ;-) Le thème m'intéresse beaucoup, je note.

2. Anne (site web) 08/02/2018

Dense, intense, passionnant... voilà un roman bien attrayant !

3. Marilyne 08/02/2018

@ Aifelle : une histoire de saisons inversées ;-) ( ceci dit, je viens de craquer pour un polar du froid, ça fait longtemps )

@ Anne : vraiment passionnant, sans chercher à ( trop ) démêler la fiction du réel. Ce qui est bien explicité à la fin.

4. kathel (site web) 08/02/2018

Comme je ne désespère pas de trouver des romans sud-américains qui me plaisent, et même plus encore, je note celui-ci. Le sujet est intrigant.

5. Tania (site web) 08/02/2018

Pensé aux "Tristes tropiques" en lisant ton billet sur ce roman - enquête qui semble véhiculer des questions essentielles. C'est noté.

6. Marilyne 09/02/2018

@ Kathel : tu es tenace :) Je suppose que tu as déjà tenté la littérature colombienne avec Gabriel Garcia Marquez...

@ Tania : j'y ai pensé aussi. Je l'ai d'ailleurs cherché dans ma bibliothèque sans le trouver ! ( ça fait longtemps, j'ai dû le prêter ou l'oublier. L'occasion d'un nouvel exemplaire )

7. maggie (site web) 10/02/2018

Je ne connaissais pas cet auteur. Voici une autre lecture qui me tente

8. Lili (site web) 10/02/2018

Pourquoi pas ! Moi qui suis toujours très intéressée par les problématiques amérindiennes, je m'aperçois que je délaisse totalement les nations du Sud de l'Amérique !

9. Marilyne 11/02/2018

@ Maggie : Il est bien traduit en France mais je me rends compte qu'il est peu connu. J'ai accroché aux deux titres que j'ai lus.

@ Lili : je m'y intéresse aussi. Je vois maintenant un peu plus de littérature sur les Indiens du continent sud-américain, notamment sur les Indiens Mapuche de Patagonie. ( peut-être que c'est aussi parce que la littérature américaine est plus diffusée que nous remarquons moins les titres sur les Indiens sud-américains )

10. Emma (site web) 14/02/2018

Je ne connais pas mais je retiens :)

11. Marilyne Thibault 14/02/2018

@ Emma : tant mieux ( j'ai mis tant de temps à me décider à le lire ! )

12. sentinelle (site web) 21/02/2018

Je l'avais noté depuis plusieurs années, mais là, pour le coup, je le mets tout en haut de ma PAL ;-)

13. Marilyne 21/02/2018

@ Sentinelle : ah oui, j'aimerai beaucoup connaître ton avis sur cette lecture !

14. Ellettres (site web) 22/02/2018

Passionnant! L'Amazonie est l'un des derniers vrais refuges des nations amérindiennes, malheureusement il est de plus en plus grignoté. On ressent bien l'ambiance pesante comme un couvercle qui règne sur les personnages, à lire ton billet. Encore un auteur brésilien à découvrir pour ma part.

15. Marilyne 23/02/2018

@ Elletres : oui, passionnant. Je connais pas vraiment d'autres romans sur le sujet. J'en ai plutôt remarqué d'autres sur la Patagonie.

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