Au lieu du péril - Luba Jurgenson

Au lieu du peril

- Verdier 2014 -

"Le bilinguisme attend son chroniqueur, un chroniqueur terre à terre, qui suivra pas à pas les indices corporels du décentrement. C'est la tâche que je me donne ici : traquer les signes physiques, le tracé palpable de cet hébergement réciproque. Il s'agit donc d'un reportage. Mais la matière que je cherche à décrire est également celle dont je me sers pour la décrire. Le musicien vous parlera de son instrument, le tailleur, l'ébéniste, le cordonnier, le jardinier, le marin - tous auront des choses à raconter en rapport avec leurs outils et la matière qu'ils travaillent. Pour l'écrivain, l'outil et la matière sont une seule et même chose. J'ai dit outil. Il s'agit bien sûr d'une illusion d'optique. On croit se servir de la langue comme on croit que le soleil tourne autour de la terre. En réalité, elle se sert de nous pour vivre et évoluer. Nous sommes son instrument et elle nous façonne en se laissant façonner par nous.

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Je l'attendais ce livre, je l'attendais cette lecture. Et elle m'a beaucoup donné, à penser, à dire, à lire, à écrire, et des rencontres, et des échanges passionnants. 

- Les citations dans ce billet viennent autant du livre que de la rencontre. Celles de la lecture seront signalées par le titre entre crochet -

Luba Jurgenson est professeur de littérature russe, traductrice et écrivain. Et donc bilingue, russe-français. Cet ouvrage - dont le titre s'inspire d'un vers du poète allemand Hölderlin :  Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve - témoigne d'un " bilinguisme heureux " alors même qu'il est lié historiquement à un exil " politico-historique ". Il s'agit du récit autobiographique d'une expérience positive - Récit d'une vie entre deux langues, comme l'indique le sous-titre -. Il raconte une évasion, une ouverte réussie au monde, pas un renoncement; il raconte la vie en mouvement, l'identité qui n'est jamais figée mais se construit.  

" Je ne peux pas dire " ma langue" car ma langue est là où je suis." [ Au lieu du péril ]

Luba Jurgenson dit beaucoup dans ce livre. Par la langue, la question identitaire. Elle souligne comme le bilingue est particulièrement sensible à l'arbitraire du signe, l'arbitraire de la naissance, aussi, donc. Comme cette " identification " sociale est enfermement, connotation réductrice. Comme le mot exil est connoté négativement. Relativiser puisque c'est le langage qui définie le monde, notre univers. Par ce récit, Luba Jurgenson témoigne en réaction face à cette tendance qu'elle constate dans l'espace public autant qu'universitaire affirmant que l'exil est systématiquement synonyme de déchirement, de traumatisme. Elle témoigne à travers le bilinguisme d'un exil ouvert et créateur. L'exil, c'est un déplacement, le bilinguisme un " entre-deux ", un " va-et-vient ".

" Vivre dans une langue autre que maternelle ne doit pas être perçu comme perte ou abandon. Pas plus qu'une amputation ou une atrophie. C'est l'expérience physique d'un va-et-vient. D'un dedans-dehors. [...] Mais ce n'est pas un ailleurs ! Il y a deux " ici ". [...] Un corps jumeau mais pas raconté pareil. " [ Au lieu du péril ]

Deux visions en opposition alors que j'ai lu il y a peu " L'analphabète " de Agota Kristof, sa douleur du français, " langue ennemie qui tuait la langue maternelle ". 

Luba Jurgenson contredit cette vision " uniformatrice " de l'exil et réagit ainsi à la question de l'identité : " Il me semble qu'actuellement on est mieux accepté comme venant d'une autre culture mais il faut affirmer cette culture natale, alors que tout au long de sa vie, on configure son identité. Le bilinguisme est la preuve palpable qu'il y a de l'altérité en nous. Le Je est pluriel, c'est ça aussi que je voulais raconter. "

Langue maternelle, parfois appelée langue natale. Alors que le rapport n'est pas exact. Une langue natale n'est pas fatalement la langue maternelle ( au sens celle qui vient de la famille ). Les secondes générations de l'immigration en sont la preuve. Le français est ma langue natale, pas la langue maternelle des personnes qui m'ont élevée. 

J'ai apprécié que Luba Jurgenson pointe le lien entre la nostalgie des années d'enfance et cette langue " maternelle ", cette langue du passé, la mélancolie qu'elle suscite, inconsciente peut-être, qui n'est donc pas forcément liée à la crainte d'une " négation " ou disparition culturelle et/ou identitaire. Bien-sûr, la langue que l'on pratique peut être considérée comme identitaire, pas seulement géographique, elle est générationnelle, communautaire, sociale; elle est aussi, c'est certain, implicite et codée, cependant elle ne doit pas être une cellule, un conditionnement ( je ne peux que vous renvoyer également à la lecture de Akira Mizubayashi : Une langue venue d'ailleurs & Petit éloge de l'errance ) mais ce " décentrement ".

A ce propos de l'implicite, ce récit est très intéressant car, à plusieurs reprises, Luba Jurgenson effectue ce va-et-vient, reprenant un passage en expliquant : " si j'écrivais ce livre en russe... "

Et j'ai évidemment apprécié, en tant que formatrice FLE, de lire que s'approprier la langue française peut se faire sans douleur, qu'au contraire cet apprentissage est comme une " annexion de territoire [de vie], un espace de liberté, une pièce en plus. " L'ouverture des frontières. Ce à quoi je crois. Une brèche, un passage, pas une béance. Cette expression " habiter une langue " m'a particulièrement interpellée. Cette relation corporelle à la langue est au coeur de ma pratique de formatrice FLE. L'expérience physique de la langue, la prononciation, les postures, les attitudes qui vont avec cet implicite, en exemples concrets. " L'expérience dans le corps alors que le discours sur le sujet est généralement très métaphysique. La langue, c'est un vécu physique et sensoriel.

Ce moment, tellement un vécu physique que je connais : " Lorsque j'ai commencé à étudier le français, il m'a fallu désapprendre à rouler les r. Plusieurs mois, la glace à la main, à faire des gargarismes avec de l'air. " .... [ Au lieu du péril ] [ " En français, on grrogne, on ne rroucoule pas. " ;) Note de la prof de Fle ]

il y a ce qu'on sait et il y a ce qu'on vit. Le rapport direct. " L'immédiat de la langue.

Et puis Luba Jurgenson revient sur son parcours, en souvenirs significatifs, en voyages. Elle relate, non sans humour, la relation à la vie à l'Ouest, son Histoire de France personnelle et raconte l'écriture et la traduction - " en traduisant, je donne à voir le multilinguisme de l'être " [ Au lieu du péril

Luba Jurgenson nous parle, au-delà de la relation à la langue, de la relation au langage. 

Ce récit, en réflexions personnelles, en exploration, dense et substantiel, composé de courts textes, en espaces et en temps, est parsemé de mots d'auteurs; des auteurs russes, français, allemands... ; sur les pages, c'est aussi " ce dialogue que l'on établit avec des auteurs au cours de sa vie. "

- Sur le site des éditions Verdier, un extrait, une revue de presse avec une interview pour Le Monde des Livres ICI ( que je vais enfin pouvoir lire maintenant que j'ai réussi à rédiger cette chronique ^-^ )-

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- Mille mercis aux éditions Le Ver à soie, à leurs petits labos du lundi soir, lieu de partage -

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Commentaires (11)

1. Aifelle (site web) 06/11/2014

Merci pour ce billet très intéressant. Sur le thème de la langue, j'ai lu il y a quelques années un très bon livre d'une traductrice, il faut que je recherche les références et je te les communique.

2. Marilyne 06/11/2014

Avec plaisir, pour ce billet et pour la référence si tu la retrouves.

3. Aifelle (site web) 06/11/2014

Peut-être l'as-tu lu, il s'agit de "suite byzantine" de Rosie Pinhas-Delpuech. (je peux faire voyager mon exemplaire)

4. Perrine (site web) 06/11/2014

Merci pour ce billet, c'est un sujet qui m'intéresse, ça fait 6 ans que je ne vis plus en France ! J'aimerais tenter la référence de Aifelle également ;)

5. Marilyne 06/11/2014

@ Aifelle : non, pas lu. Je viens de regarder, il n'est plus édité. Le livre qui est proposé est " Suites byzantines " ( au pluriel, comprenant ce texte plus un recueil de nouvelles qui semble faire suite ). Je te remercie de ta proposition, je vais peut-être opter pour cette nouvelle " version ". A suivre.

@ Perrine : merci à vous pour ce commentaire. Un sujet multiple qui s'invitent vers de nombreux autres horizons de discussions. Référence d'Aifelle incontournable maintenant :)

6. Aifelle (site web) 06/11/2014

Je viens de vérifier, sur le site de la F... celui que j'ai est toujours vendu "suite byzantine" au singulier, des Editions Bleu Autour. http://recherche.fnac.com/SearchResult/ResultList.aspx?SCat=2%211&Search=Suite+byzantine&sft=1&sa=0&submitbtn=OK

7. Marilyne 06/11/2014

Merci de l'info ! C'est étrange cette histoire ( c'est sur la présentation de celui au pluriel que j'ai lu que le premier n'était plus édité... ), mais peu importe, éventuellement, je n'ai rien contre les nouvelles ^^

8. Elly (site web) 04/12/2014

Ce thème m'intéresse aussi beaucoup. As-tu lu "Penser entre les langues" d'Heinz Wismann. Il considère également que l'exil (quelque soit sa forme, pas seulement l'exil physique mais celui des idées aussi, par ex) est toujours (potentiellement) positif. Parce que après tout, c'est très subjectif et dépendant des contextes. http://chezelly.blogspot.fr/2014/07/penser-entre-les-langues-2.html

9. Marilyne 04/12/2014

Non, pas lu, merci beaucoup pour la référence et le lien.
( Je suis vraiment heureuse quand le blog est véritablement lieu d'échange, de partage, sur un sujet et des lectures. Re merci :))

10. Perrine // Booknapping (site web) 29/01/2015

Ca y est, je l'ai lu ! Et j'ai beaucoup apprécié. Merci de m'avoir fait découvrir ce livre ! :)

11. Marilyne 29/01/2015

Merci, sincèrement, pour ce retour de lecture :)
Le livre " Suites byzantines " recommandé par Aifelle est maintenant sur mes étagères ( dans sa nouvelle version, avec les récits à la suite ). Sur le dessus de la pile.

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